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Himalayiste, l’incroyable ascension des 14 sommets de plus de 8000 mètres

Sophie Lavaud
Sophie LavaudHimalayiste, autrice et conférencière▶
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La conversation en intégralité.

LA CONVERSATION

L’épisode en détail.

Dans cet épisode d'Inspirez : Le podcast qui vous révèle, j’ai le plaisir d’accueillir Sophie Lavaud, himalayiste, autrice et conférencière. Née à Lausanne, Sophie évolue d’abord dans un univers très éloigné de la haute montagne, entre études en finance et carrière dans l’hôtellerie de luxe. Ce n’est qu’à la quarantaine, à la suite d’un défi, qu’elle découvre l’alpinisme… une passion qui va littéralement transformer sa vie.

Sophie entre alors dans l’histoire en devenant le premier Français, la première Suissesse et le premier Canadien à avoir atteint les 14 sommets de plus de 8000 mètres. Mais derrière ces performances extraordinaires, se cache une aventure profondément humaine. Entre conditions extrêmes, gestion du risque, échecs, tentatives abandonnées, Sophie nous partage une vision lucide de la persévérance et du courage.

Dans cet échange inspirant, nous abordons :
🏔️ Son parcours atypique
🧠 La gestion du risque et la prise de décision en environnement extrême
🤝 L’importance du collectif
🎯 Le leadership et les parallèles entre haute montagne et monde de l’entreprise

Au-delà de ses exploits, Sophie s’engage également dans des projets solidaires et environnementaux, associant chacune de ses expéditions à une cause. Aujourd’hui, à travers ses conférences données dans le monde entier, elle transmet les enseignements tirés de la haute montagne au service des entreprises et des organisations : leadership, intelligence collective et adaptation face à l’incertitude.

Son témoignage est une véritable source de motivation pour tous pour ceux qui souhaitent se lancer dans des carrières sportives ou entrepreneuriales.

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Transcription de l’épisode

Bonjour à tous et bienvenue dans ce nouvel épisode d'Inspirez. Aujourd'hui, j'ai le plaisir de recevoir Sophie Lavaud. Salut Sophie.

Salut Fabien.

Sophie, tu es himalayiste, tu es autrice et conférencière. On va dérouler tout ton parcours, riche, avec une première activité professionnelle et un deuxième parcours de vie en tant qu'aventurière. Avant de parler de ton parcours, on a une question qu'on pose habituellement à tous les invités, c'est : comment tu expliquerais ton métier de façon ludique à un enfant de 5 ans ? Si tu devais le faire avec de la pédagogie, comment tu t'y prendrais pour lui expliquer ?

Oh, à des enfants de 5 ans, je ne sais pas, mais en tout cas, pour dire les choses très, très simples : je grimpe des grandes montagnes. Voilà, c'est ma passion, et principalement en Himalaya, donc dans la chaîne de montagnes de l'Himalaya, où il y a 14 sommets de plus de 8000 mètres. Et ces grandes montagnes, je les ai déjà gravies toutes. Et voilà. Et puis, à côté de ça, je fais des récits, je raconte mes histoires. Et ça m'occupe bien.

C'est ça, notamment, qui a marqué ton parcours et ce pourquoi tu es là. Tu es la première Française, Suissesse et Canadienne — si je ne dis pas de bêtises, puisque tu as les trois nationalités — à avoir franchi les 14 sommets de plus de 8000 mètres, c'est bien ça ?

Je vais nuancer, je suis le premier Français.

Le premier Français.

C'est-à-dire la première personne de nationalité française, parce qu'il n'y a pas d'homme. La première Suissesse, parce qu'il y a Erhard Loretan qui a gravi les 14 8000 avant moi, pour la Suisse. Et le premier Canadien. Mais voilà, c'est juste une petite nuance.

Comment tu as... alors, avant de voir comment tu en es arrivée là, parce que tu as eu une première vie professionnelle... et dans ton enfance, comment était ton enfance d'une manière générale ? Est-ce que tu étais déjà attirée par ça, ou tu as voulu plutôt être sur un parcours scolaire classique ?

Alors, j'ai fait un parcours scolaire français classique. Mais quand on était enfants, on avait un appartement dans la vallée de Chamonix. Et c'est vrai que j'ai très vite été quand même baignée dans l'univers de la montagne. Avec mon frère, on a appris à skier en même temps qu'à marcher. En revanche, il n'y a pas d'alpiniste dans la famille. Donc l'activité d'alpinisme en tant que telle est venue quand même plus tard. Et ma discipline de prédilection quand j'étais plus jeune, ça n'a rien à voir avec la montagne, c'est la danse classique. Et donc j'ai fait presque 15 ans de ballet, avec la rigueur qu'impose cet univers. Et je pense qu'aujourd'hui, dans ces grandes ascensions que j'entreprends en Himalaya, le mental que j'ai forgé grâce à la danse classique et à la rigueur m'aide aujourd'hui.

Qu'est-ce qui t'a attirée, dans l'enfance, dans la danse classique ? Est-ce que c'est l'effort, c'est l'esthétique du mouvement, c'est l'apprentissage sur toi ?

Je ne sais pas. Franchement, je ne sais pas. Mais j'aimais cet univers des studios de danse, le miroir, le professeur, la musique, la discipline. Et je me souviens que je voulais arrêter l'école pour faire de la danse. J'étais malade, je voulais aller à la danse, mais pas à l'école.

Tu étais mordue.

Oui, oui, oui. Ça a vraiment été une passion. Et je suis arrivée jusqu'au niveau de juste avant le professionnel, jusqu'à l'année des auditions, où j'avais quand même 15 heures de danse par semaine, en plus de l'école normale. Et mon père n'a jamais voulu que j'arrête l'école. Et il a eu raison, parce que c'est un problème de dos, complications, péritonite, etc., qui ont fait que j'ai dû arrêter. Et j'ai dû arrêter pendant une année. Et donc, à ces âges-là, surtout dans ces moments charnières de potentielle carrière, si tu arrêtes une année, après, c'est foutu.

Et ça doit être un emploi du temps très chargé, pour une enfant de 12-15 ans, d'avoir le rythme scolaire plus qu'un autre.

Oui, mais ce n'était pas un problème.

Tu arrives à gérer d'un point de vue physique, fatigue ?

Oui, oui. C'est vieux, mais... je sais que quand j'ai dû arrêter, c'est plutôt l'arrêt qui a été plus compliqué à gérer, plutôt que la gestion de l'emploi du temps. Mais peut-être qu'avec le recul, je suis contente que ça se soit arrêté, parce que ça m'a quand même permis de faire d'autres choses.

Oui, exactement. On va dérouler tout ton parcours. Au niveau scolaire, tu as continué avec des études à Lyon, je crois ?

Oui, des études classiques. J'ai fait un BTS de... comment ça s'appelait à l'époque ? Commerce international, quelque chose comme ça. Et après, j'ai eu envie de travailler. Donc j'ai commencé dans l'hôtellerie, en fait, parce que j'aimais les langues, j'aimais le contact avec les gens. Et je me souviens avoir apporté... il y avait encore des annonces dans les journaux, et il y avait l'adresse de l'hôtel en question, et je suis allée remettre mon dossier directement à l'hôtel. Et donc j'ai été embauchée comme ça. Puis après, de réceptionniste, je suis passée à chef de réception, chef de réception, assistante de direction, attachée commerciale, et j'ai terminé dans les palaces en tant que directrice des ventes et marketing.

Donc tu as fait hôtellerie, et tu as fait d'autres métiers après, d'autres milieux que tu as explorés ?

Oui, après, je suis partie dans la cosmétique. J'ai travaillé notamment chez Clarins, à la division parfum. Et ensuite, j'ai monté une société avec mon frère dans le secteur de la finance, dans l'événementiel financier. Et on montait des grosses conférences financières sur des niches un peu pointues à Genève. Jusqu'à la crise économique de 2008, où le business model s'est complètement écroulé.

Et c'est là où tu as eu une remise en question sur ton parcours ? Où tu as eu ce déclic de te dire « je vais faire autre chose » ?

Alors, ce n'est pas vraiment un déclic lié à ça, mais c'en est la conséquence. J'avais déjà commencé l'alpinisme, les amis m'avaient emmenée en montagne, et j'ai notamment fait mon premier Mont Blanc en 2004, donc c'est quand même assez tardif. Mais c'est un peu comme quand on met le doigt dans le pot de confiture. J'étais accro et j'ai commencé vraiment à organiser tout mon temps, mes vacances, mes loisirs pour gravir ces montagnes. Mais j'ai finalement très vite été attirée par aller toujours un petit peu plus haut. Et donc le Mont Blanc, c'est le point culminant des Alpes, donc après je suis partie... c'était de bons prétextes pour voyager aussi. Donc j'ai passé un 5000, j'ai réussi. 6000, c'est passé. 7000, j'ai aussi réussi. Et après arrivait cette barre des 8000 qui, quand même, m'impressionnait énormément. Mais surtout, ce qu'il faut comprendre, c'est que pour gravir un Mont Blanc, il faut deux jours, et pour gravir un 8000, il faut deux mois. Donc quand on est dans une activité professionnelle, ce n'est quand même pas facile de pouvoir dégager deux mois comme ça. « Salut, je pars en expédition. » Et donc, elle arrive, cette fameuse crise économique de 2008. Et aujourd'hui, je dis quand même merci la crise, parce que la conséquence de cette crise a fait qu'on a dû fermer l'entreprise. Mais ça m'a donné du temps. Et c'est donc grâce à ça que je pars, en ayant du temps devant moi, sur ma première expédition à 8000.

Qu'est-ce que tu as ressenti lors de ta première ascension ?

Alors, c'est au printemps 2012 que je pars au Tibet, sur cette première expédition, pour gravir le plus petit des 8000, qui s'appelle le Shishapangma. Et je découvre quand même ce monde un peu des expéditions, parce que pour un 7000, il faut trois semaines, pour un 8000, il faut deux mois. Donc on est quand même dans des dimensions bien plus conséquentes. J'ai réussi. Et non seulement j'ai réussi, mais en redescendant sur les grands plateaux tibétains, là il y a une petite ville qui s'appelle Tingri où on s'est arrêtés, et trois des membres de l'expédition enchaînaient sur le deuxième 8000 qu'il y a dans la région, qui est le Cho Oyu. Et ils arrivent à me convaincre, je ne sais pas trop comment, de continuer et de les accompagner. Et donc 11 jours après, j'étais au sommet du Cho Oyu. J'ai réussi deux sommets en une saison, ce qui à l'époque était peu couru, d'enchaîner des sommets. J'étais super contente, j'avais réalisé mon rêve de passer la barre des 8000. Je l'avais passée deux fois, et donc ce grand rêve de quête d'altitude était réalisé. Mais c'est vrai qu'en rentrant, j'avais quand même la préoccupation de retrouver un job. J'étais partie parce qu'il n'y avait plus de job. Mais très vite, ça a commencé à me tricoter un petit peu dans la tête, en me disant que dans cette grande quête d'altitude, il manquait le point ultime. Et donc, je me suis assez vite mis en tête de vouloir tenter de gravir l'Everest.

D'accord. Et alors, pour les non-initiés comme moi, qui n'ont jamais fait de 5000, de 8000, ni même de 4000, pour essayer d'expliquer, quelles sensations tu ressens lorsque tu fais ça ? Au-delà de l'intensité et du dur labeur que tu dois avoir pendant ces deux mois d'ascension, qu'est-ce que tu éprouves lorsque tu fais ce genre de défi ?

Beaucoup de choses. Mais finalement, j'aime l'alpinisme. J'aime grimper. J'aime cet univers très spécifique de la très haute altitude, qui met le corps dans un état hypoxique. L'hypoxie, c'est le manque d'oxygène. Ce qu'il faut savoir, c'est qu'au sommet de l'Everest, on n'a à peu près plus que 20 % d'oxygène. Donc le fonctionnement complet du corps est altéré, le fonctionnement du cerveau, ce qui veut dire qu'il y a énormément d'accidents, par exemple, qui sont pris à cause de mauvaises décisions. Et il y a la lenteur de progression. Enfin, c'est vraiment... on peut qualifier ça d'himalayisme, parce qu'il n'y a qu'en Himalaya où il y a des sommets de plus de 8000 mètres. Qui est un univers quand même très, très spécial. J'aime ça, finalement, j'aime cet univers, tout simplement. Donc c'est une bonne façon de se mettre ce grand projet des 14 comme espèce de graal, comme un truc un petit peu presque inatteignable. Mais je me suis dit : bon, ça vaut peut-être la peine de tenter.

Tu as fait d'autres projets avec cet ami qui t'a fait goûter la première ascension, qui t'a amenée au Mont Blanc avec lui ?

Non, non. Alors lui, il est resté, il continue à grimper dans les Alpes. Et moi, je suis partie, par contre... quand j'ai décidé d'aller à l'Everest en 2014, sur les pentes du Shishapangma, donc le tout premier, j'avais rencontré quelqu'un qui s'appelle François Damilano, qui est quelqu'un de très, très connu dans le milieu, qui est guide de haute montagne, écrivain, cinéaste, et qui a la particularité d'avoir démocratisé — et c'est surtout pour ça qu'il est connu — la technique de grimpe de la cascade de glace. Donc avec deux piolets, comment on remonte ces cascades de glace, ces cascades gelées. Et François, qui est guide de haute montagne, encadrait une petite expédition française sur les pentes du Shishapangma. Et moi, j'étais avec une équipe de Suisses, mais de Suisses allemands. Donc j'en avais marre d'entendre parler allemand tout le temps, donc j'allais tout le temps voir les Français. Et c'est comme ça qu'on a sympathisé avec François. Et quand je lui ai annoncé que je voulais partir à l'Everest, il m'a dit « j'aimerais venir avec toi faire un film ». Et donc c'est comme ça qu'on est partis ensemble sur les pentes de l'Everest, en face nord, donc sur le versant tibétain, et qu'on a réussi. Et donc il y a notre premier film qu'on a fait ensemble, qui s'appelle « On va marcher sur l'Everest ». Et voilà. Et c'est finalement, je pense, en redescendant de l'Everest, où je me suis dit « moi, je n'ai pas envie d'arrêter ». Je me suis mis dans la tête de continuer, de tenter ce grand chelem himalayen.

Tu es arrivée dans un monde très masculin, réputé du moins très masculin, très technique et surtout physique aussi. Comment tu l'as vécu et comment tu as réussi à faire face ? Parce qu'en plus, tu as démarré — sans faire offense, bien au contraire, parce que je trouve ça extraordinaire — tu as démarré, tu l'as dit, tu avais la quarantaine. Donc en plus, on avance, on ne se bonifie pas tout le temps au niveau physique, au niveau des muscles. Comment tu as fait pour appréhender ce milieu-là, qui est quand même très, très difficile ? Ce que tu as ressenti, déjà.

Ce n'est pas tant que ça. Ce qu'il faut comprendre, c'est que l'alpinisme en général, et l'himalayisme... on sort des Jeux Olympiques, donc ce n'est pas une discipline olympique, ce n'est pas une discipline de performance dans un esprit de compétition, même si ça vient de plus en plus, avec où il faut battre des records de vitesse ou des records d'ascension, etc. Mais l'esprit de la montagne, l'esprit montagnard, n'est pas dans un esprit de concurrence ou de compétition, et donc plus dans un esprit de solidarité et d'entraide. Donc, en tant que femme, c'est vrai que sur les premières expéditions, j'étais toujours la seule, et on disait tout le temps « tiens, il y a Sophie et les garçons ». Mais c'était plus... et en général, ils étaient contents d'amener la petite touche féminine au milieu de tout ça. Mais c'est vrai qu'avec les années... et je suis contente, parce que notamment lors de conférences en entreprise, je dis très souvent : la haute altitude, c'est un peu comme la hiérarchie en entreprise, plus on monte et moins il y a de femmes. Et donc c'est quelque chose qu'il faut que ça change. Et c'est vrai que sur les dernières années, que ce soit au Népal ou au Pakistan, c'est les premières années où il y avait des femmes népalaises qui se sont lancées dans l'ascension de ces grandes montagnes. Aujourd'hui, il y a la première femme guide de haute montagne népalaise. Et sur la toute dernière expédition, donc au Nanga Parbat, il y avait trois jeunes femmes pakistanaises sur le camp de base. Et ça mérite d'être mentionné, parce que la condition de la femme, quand même, au Pakistan, elle est quand même, pour simplifier, on va dire, différente d'ici. Et ce sont des jeunes femmes privilégiées, qui vivent à l'étranger, mais qui deviennent de vraies porte-parole dans le pays. Et c'est bien, parce que comme ça, je pense que ça permet d'aller dans le bon sens.

Dans le bon sens, donner un chemin.

Oui, oui, oui. Par contre, sur la montagne, j'ai envie de dire que femme ou homme, on est vraiment un membre de l'expédition. Et il faut vraiment mettre sa féminité au fond de sa poche, parce qu'il y a la promiscuité des tentes, il y a le froid, il y a tout un univers hostile, et avec un vrai contexte d'inconfort qui fait que parfois, c'est quand même pas facile.

Tu as fait les 14 sommets — je ne vais pas donner les noms parce que je suis sûr de m'en louper sur un ou deux — de plus de 8000 mètres. Quand tu regardes cette liste-là, ce parcours-là, comment tu analyses ton parcours ? Est-ce que tu pensais que ça allait être possible un jour ? Est-ce qu'au final tu y as cru à un certain moment ? Qu'est-ce qui a fait que tu en sois arrivée jusque-là ?

C'est vrai que quand j'ai commencé à me mettre ça dans la tête, je l'ai gardé pour moi assez longtemps, parce que j'étais sûre que je n'en étais pas capable. Mais très vite, il a fallu que je trouve des sponsors, parce que c'est quand même un coût, ces grandes expéditions. Et d'ailleurs, que je remercie au passage, parce que sans eux, je n'aurais pas pu aller au bout du projet. Donc merci à tous les sponsors, les partenaires qui m'ont accompagnée. Mais c'est vrai que j'ai toujours abordé une expédition après l'autre. Et c'est toujours comme un pas après l'autre, c'est l'éloge de la lenteur, presque, parce que tout est lent. Et donc il faut, déjà, pour éviter de me mettre la pression, pour éviter de... parce qu'il ne faut pas se tromper, le surnom quand même d'un sommet de plus de 8000 mètres, c'est la zone de mort. Donc on est quand même dans un univers extrême. Je pense clairement que le renoncement, ça sauve la vie sur ces montagnes. Donc ça a été vraiment un sommet après l'autre. Et c'est vrai qu'à part, effectivement, les sponsors à qui j'ai partagé ce projet, quand même, l'idée d'aller jusqu'au bout, j'ai quand même gardé ça assez longtemps pour moi, pour justement éviter de me mettre la pression. Et puis, au fil des années, au fil des expériences, ça a commencé à marcher et je suis arrivée à les enchaîner. Mais c'est quand même 22 expéditions au total pour réussir ces 14 8000. J'ai fait un petit calcul, c'est plus de 3 ans sous tente au-dessus de 5000 mètres. Donc c'est quand même pas anodin.

Et justement, tu parlais de renoncement. Tu as fait 22 expéditions pour 14. Comment tu gères ce renoncement quand la météo n'est pas avec toi, quand tu ne peux pas y aller, quand, comme on disait tout à l'heure, le sommet ne voulait pas de vous ? Comment tu arrives à accepter ce renoncement ? Tu prends l'exemple des sportifs de haut niveau, notamment aux JO : on m'a dit que la course était annulée, tu as bossé pendant 4 ans et la course, tu ne peux pas la faire. Ça doit être difficile, au début, d'accepter cela.

C'est sûr que c'est toujours plus facile de rentrer avec le sommet dans la poche. Maintenant, comme on dit souvent en montagne, la montagne va rester et elle sera là l'année d'après. Il faut avoir la patience et cet esprit de renoncement. Alors il y a différents facteurs qui font qu'on n'atteint pas le sommet. Il y a par exemple, en 2016, avec François Damilano, sur les pentes du K2, on a une énorme avalanche qui a balayé notre camp d'altitude à 7300 mètres, où on a perdu tout notre équipement. Donc là, finalement, on est dans l'incapacité de continuer l'expédition. Mais pour moi, ce n'est pas forcément un échec, parce que ce n'est pas une incapacité physique, c'est un obstacle.

C'est les conditions qui vous sont imposées.

Il y a le tremblement de terre de 2015 au Népal, il y a effectivement, des fois, la météo qui fait que ça ne passe pas. Mais j'ai rarement eu à renoncer sur une décision que j'ai prise, moi. À part peut-être quand même sur... le troisième plus haut sommet de la Terre, qui s'appelle...

Je ne l'ai pas. Je suis honnête, je ne les connais pas.

Le premier ?

Non, pas l'Himalaya. L'Everest.

L'Everest. Le deuxième ?

Là, je sais déjà, tu vois. Ah, le K2.

Le K2. Le troisième, c'est un nom un peu plus barbare, ça s'appelle le Kangchenjunga.

Je ne l'aurais pas eu.

Non, ça, je m'en doute.

Kangchenjunga.

Mais qui est à la frontière, à l'est du Népal, sur la frontière indienne, qui est une grosse montagne. Et donc j'y suis retournée trois fois. Et la deuxième fois, j'ai fait demi-tour, 130 mètres sous le sommet. Mais de nouveau, je suis bien contente d'être là pour te le dire, parce que je pense que si j'avais continué ces 130 mètres de dénivelé, je pense que je ne serais pas redescendue de cette montagne. Donc c'est aussi ça, la très, très haute altitude. Donc voilà, aborder ce grand projet, c'est vraiment une quête personnelle, en fait. Ce n'est pas une quête de record, ce n'est pas une quête de performance, même s'il faut être un petit peu motivée quand même. Mais voilà, je ne l'ai pas fait pour cocher cette case de devenir le premier ou la première, mais j'y suis quand même arrivée.

Et puis la montagne, il y a quelque chose de plus grand que nous aussi, comme on a l'habitude de dire, par rapport à nous humains, à la nature. Mais quelque chose de mystique, quand même.

Oui. Alors je ne vais rien chercher de particulier, justement, de spirituel ou autre là-haut. C'est vraiment... on peut parler de beauté, de l'environnement, de plein de choses comme ça, de la stratégie d'ascension, c'est tout cet univers. Je suis quand même assez concrète et les pieds sur terre. Mais beaucoup de personnes vont... c'est une forme de quête aussi. On est dans un environnement, pour la plupart et surtout au Népal, donc bouddhiste, parce que les Sherpas qui nous accompagnent sont bouddhistes et sont très superstitieux. Pour eux, les montagnes sont sacrées. Donc il y a un rituel avant chaque ascension, qui est de demander à la déesse de la montagne l'autorisation de gravir ses flancs. Et de nouveau, même en conférence, je dis beaucoup : seule en Himalaya, je ne vais aller nulle part. Donc c'est vraiment l'éloge de l'équipe qui va faire qu'ensemble, on va réussir ces montagnes. Donc il y a ce respect des traditions sherpas, notamment. Moi, j'ai travaillé sur ces montagnes avec Dawa Sangé Sherpa, avec qui j'ai partagé 12 expéditions, et on a réussi 7 de ces grands sommets ensemble. Donc voilà, c'est une vraie tranche de vie et c'est important, de respecter l'univers et les coutumes et les traditions des pays dans lesquels on va.

Et tu parles d'équipe, justement, Sophie. On n'arrive pas bien seule quand tu fais une expédition. Donc il y a toi, Sophie Lavaud, et autour de toi, qui est-ce qu'il y a ? C'est un univers de combien de personnes ? C'est un collectif de...

Alors, ça change vraiment d'une expédition à l'autre. Mais ça va dépendre donc du nombre de membres d'expédition. Ce qu'il faut comprendre, c'est qu'en Himalaya, les montagnes sont régulées. Il n'y a à peu près que les Alpes dans le monde qui sont un terrain de liberté, mais sinon toutes les autres montagnes dans le monde, que ce soit les Andes, que ce soit les montagnes aux États-Unis, que ce soit l'Himalaya, ce sont des montagnes qui sont régulées. Il faut des autorisations, il faut des permis d'ascension, il faut un chef d'expédition, il faut tout un... Et on se coalise sur un même permis pour diluer les coûts. Donc on est toujours plusieurs membres d'expédition à tenter le sommet. En général, chaque membre d'expédition travaille avec son Sherpa, donc ça double le nombre de personnes. Et après, il y a toute la logistique autour. Donc il y a les porteurs, qu'on appelle les porteurs de basse altitude, qui sont très souvent des paysans, des villages aux alentours, qui viennent pour la saison des expéditions, nous aider au portage de tout le matériel jusqu'au camp de base. Et après, sur le camp de base, qui est comme un petit village de toile éphémère qui est monté pour la saison et qui est après débarrassé — on nettoie complètement les camps de base — alors là, il y a le cuisinier, il y a les aides de camp, et puis il y a les porteurs qui font les allers-retours pour ramener de la nourriture fraîche. Et donc il y a un porteur poulet, il y a un porteur d'œufs, il y a des porteurs qui s'occupent de tout ça. Et après, il y a les équipes qui travaillent sur la montagne, donc ça, c'est essentiellement des Sherpas, qui équipent, qui sécurisent les parties techniques. Donc voilà, ça ne fait pas tant de monde que ça. En fait, la grande colonne de personnes qui représente le plus de monde, c'est finalement les porteurs qui nous acheminent tout ce matériel.

Tu parlais juste avant de sens, de côté sacré, respecter les traditions, etc. Et de mettre du sens dans ce qui est fait. Une de tes ambitions — plus que des ambitions, puisque tu l'as fait à chaque fois — c'est que chacune de tes expéditions y mette du sens, et porte une cause, une association, un projet. Est-ce que tu peux nous en parler ?

Oui. D'une façon générale, je pense que ces pays m'apportent tellement que la moindre des choses, c'est de redonner un petit peu de temps pour ces populations. Et c'est vrai que j'ai commencé déjà lors de l'ascension de l'Everest en 2014, où j'étais marraine d'une petite association, et on avait fait un crowdfunding où on vendait des mètres d'altitude pour alimenter l'association. Après, je suis devenue ambassadrice pour Terre des Hommes, qui est une grosse ONG suisse, avec des visites terrain, essentiellement sur des projets au Népal. Je suis ambassadrice aussi pour RECCO, qui est un système de détection de victimes d'avalanches. Je travaille beaucoup avec les Sherpas, avec les guides de haute montagne népalais, où on fait des formations pour sensibiliser aussi aux risques d'avalanche, de la montagne. Et comme ils sont très, très forts, des fois ils se croient un petit peu invincibles. Donc l'idée, c'est quand même de faire comprendre que la montagne sera toujours plus forte qu'eux. Et voilà. Après, il y a aussi... je travaille avec un des membres de l'équipe qui est majeur — on parlait de l'équipe tout à l'heure — ça va être aussi le météorologue. Le météorologue, lui, il est à Chamonix, il est dans son salon, mais il nous envoie les bulletins sur les téléphones satellites. Donc c'est apprendre à partager la compréhension des bulletins météo. Et voilà, c'est un petit peu quand même redonner du temps, parce qu'il faut bien un peu se rendre utile. Et on n'est pas juste là pour grimper et rentrer à la maison.

Tu parlais du météorologue qui vous envoie les bulletins, justement, sur les téléphones satellites. Tu as dû voir une évolution au niveau de l'accompagnement, l'aspect sécurité, la transmission d'informations, entre tes premiers sommets et jusqu'au dernier.

Ah ben évidemment. Ce qui change drastiquement, c'est la technologie satellite. C'est vrai que les premières expéditions, on partait et puis on disait « ben salut, on se revoit dans deux mois ». Il y avait quand même déjà à l'époque les téléphones satellites, où la minute était quand même extrêmement chère, donc on était là vraiment à faire le minimum. Et puis depuis, petit à petit, il y a les modems satellites qui sont arrivés. Et puis il y a la technologie Starlink aujourd'hui, qui fait qu'on peut être connecté partout, tout le temps. Alors moi, on a des GPS satellites aussi. Si je devais garder une machine, c'est clairement le GPS que je garde, parce que ça permet de s'orienter et de retrouver un camp s'il y a un problème, où il y a du brouillard ou je ne sais pas quoi sur la montagne. Mais c'est pour ça que j'aime bien aussi parler de followership plutôt que de leadership. Toujours dans cet univers un peu de transmission et de partage, notamment avec les entreprises. Aujourd'hui, il faut être leader partout, pour tout, dans tout. Mais moi, je préfère parler de followership, et donc savoir suivre. C'est un peu l'éloge du savoir suivre. Parce que ne serait-ce que... je ne fais que suivre les prévisions météo, c'est le météorologue qui va prendre la responsabilité de nous envoyer dans la zone de mort. Donc c'est un petit peu comme ça, ce contre-pied. Mais c'est vrai que la technologie aujourd'hui peut pallier quand même des accidents qui étaient beaucoup plus aléatoires à l'époque. Et d'ailleurs, le film que tout le monde a vu, en général, qui s'appelle Everest, qui est justement la retranscription de cette énorme tragédie qui finalement date de 1996 : à l'époque, ils n'avaient pas encore toute cette technologie, et c'est vraiment dû à la météo, où ils poussent pour aller au sommet, etc. Donc il y a le drame qu'on connaît qui s'est produit sur la montagne, et qui en général, aujourd'hui, peut quand même être évité.

Tu as gravi les 14 sommets. Quelle a été ton impression à ce moment-là ? Est-ce que tu dis « c'est bon, j'ai coché la case, j'ai atteint mon objectif et je me pose » ? Ou justement, tu en as profité pour te relancer et te trouver un nouveau défi ? Des nouveaux défis, mais...

Ouais, ouais. Alors c'est vrai que ce n'est pas parce que j'ai réussi ces 14 que la passion de grimper s'est arrêtée. Donc je ne vais pas aller à la plage tout de suite, quand même.

Ou pour se reposer, mais pas...

Mais non, non, l'idée, c'est quand même de continuer à grimper. En revanche, c'est assez clair pour moi que je vais arrêter d'aller à 8000 mètres, et pour une raison très simple, c'est que c'est dangereux. Et notamment, avec François Damilano, on a co-écrit un livre aussi qui s'appelle « Les 14 8000 de Sophie Lavaud ». Et donc j'ai fait la sélection des photos pour ce livre, ce qui m'a permis de me replonger dans les photos depuis la toute première expédition. Et c'est vrai que j'ai été choquée de voir toutes les personnes qui, au cours de ces 12 années, on va dire, ont disparu. Donc même si j'ai été très, très vigilante sur la préparation, l'organisation, l'équipe, l'anticipation de tout ce que tu veux, etc., je pense qu'il y a un petit facteur chance, là, il y a une bonne petite étoile qui m'a accompagnée toutes ces années. Je n'ai jamais été blessée, je n'ai jamais été évacuée, je n'ai pas eu de gelure. Donc il ne faut peut-être pas pousser le bouchon trop loin. J'ai décidé de continuer, mais de redescendre d'un cran. Et notamment cette année, j'ai mis quatre sommets de plus de 6000 mètres au programme, qui est dans un programme de sciences participatives, avec la collecte d'échantillons de glace sur des glaciers en très haute altitude, pour en découvrir l'ADN environnemental et donc la biodiversité. Alors je ne vais pas devenir glaciologue.

Tu vas aller chercher.

Mais le fait d'être alpiniste, je contribue à ce projet pour aller chercher ces échantillons. Et ça reste, de nouveau, dans cet esprit d'un projet lié à un sommet. Et c'est vrai que je passe tellement de temps sur ces grandes montagnes, ces glaciers, ça permet de parler aussi de cette problématique de la fonte des glaciers, qui évidemment est assez dramatique. Et sur toutes ces années... même si l'Himalaya est tellement grand en dimension que c'est moins flagrant que dans les Alpes, mais je suis au pied du Mont Blanc et dans la vallée de Chamonix depuis que je suis née.

Tu vois la différence ?

Là, on voit quand même ce qui se passe.

Et justement, cette base de données, ça va être la première base complète sur le sujet d'ADN environnemental. Le projet dont tu parles, tu peux en dire quelques mots ?

Oui. Alors en fait, j'ai choisi six glaciers sur six continents différents pour en faire effectivement une base de référence. Et c'est pour ça que le projet s'appelle Baseline Glacier Biodiversity Challenge.

Je ne l'aurais pas mieux dit.

Comment ?

Je ne l'aurais pas mieux dit.

Mais ces données et les datas sont récupérées par l'EPFL, à Lausanne, qui est l'École polytechnique de Lausanne, avec un grand pôle, le centre qui s'appelle l'ALPOLE, qui est le centre glaciaire et alpin, où il y a les grands scientifiques et les grands glaciologues qui travaillent sur les glaciers depuis des années. Avec à terme la création — le grand projet final, c'est la création d'une biobanque. Et Baseline fait office de projet et de moyen de communication sur le projet. Parce que souvent, les scientifiques font des choses formidables, mais personne ne sait, parce qu'ils ne communiquent pas. Donc on va essayer d'en parler grâce à ça.

Exactement. C'est pour ça que je me suis permis de te tendre la perche. Tu as commencé il y a deux ans, pardon, en 2024, par l'Antarctique. Est-ce que depuis deux ans, depuis que tu as commencé ce projet-là, ça a pu déboucher sur quelque chose ? Qu'est-ce que ça a permis de découvrir, les premières expéditions et du coup les premiers échantillons que tu as ramenés ? Est-ce qu'ils t'ont fait un retour sur ce qu'ils ont découvert grâce à toi ?

Oui. Alors les premières collectes ont été faites en fait au Pérou l'année dernière, l'été dernier, donc 2025. Donc Pérou, ensuite à l'Annapurna 4 au Népal, où je suis allée célébrer le 75e anniversaire de la première ascension d'un 8000, qui était l'Annapurna 1.

Par les Français.

Maurice Herzog, Louis Lachenal. Non, ça ne te dit rien ?

Si, Herzog, oui.

Ah, voilà. Donc voilà, l'Annapurna. Et je voulais célébrer cet anniversaire, parce que 2025, c'était ce 75e anniversaire. Non pas en allant répéter ce qui avait été fait, mais en allant gravir un sommet de la chaîne des Annapurna. Et on a gravi l'Annapurna 4. Et sur cet Annapurna 4, on a quand même descendu des échantillons, avec Sangé, de 7500 mètres d'altitude. Et donc là, on a les premiers résultats des datas. Et sur toutes les collectes, les échantillons à ces altitudes différentes, ils ont découvert plus de 1400 espèces. Donc microbes, bactéries, champignons. Donc c'est dingue. 7500 mètres. Ça fascine, parce que jamais on ne pourrait imaginer que dans de l'eau gelée comme ça, à ces altitudes, ça renferme autant d'espèces. Et notamment, à l'ALPOLE, ils sont aussi en train de travailler sur une nouvelle famille d'antibiotiques qui seraient sortis de bactéries des glaciers.

On n'imagine pas ce que ça peut produire comme effet, et la richesse d'informations qu'il y a là-haut.

Oui, oui. Donc je suis curieuse de voir la suite, des données qu'on va découvrir.

Tu en parlais tout à l'heure, que tu vois le Mont Blanc, que tu es au pied du Mont Blanc, tu le vois depuis ta naissance. Quel sentiment ça évoque en toi ? Est-ce que c'est la colère, la tristesse de voir cette fonte de glace et cette nature qui change ?

Non. Après, c'est une réalité. Donc c'est vrai qu'il faut peut-être essayer de réduire un tout petit peu. Il y a Pierre Rabhi qui parle très, très bien de cet univers et de l'esprit du colibri. J'aime assez ça, en fait : chacun fait un petit peu sa part. Mais bon, vu le contexte mondial aujourd'hui, ce n'est encore pas gagné, je crois. Malheureusement.

Quand on a enregistré l'épisode, on est au mois de mars, et avec la guerre qui est partie en Iran il y a 10 jours. C'est toujours bien de contextualiser quand on parle d'actualité. Est-ce que ça te permet de prendre justement de la distance, quand tu es là-haut, de ce qui nous arrive dans le monde, quand tu te retrouves à 8000 mètres ? Est-ce que tu as une remise en perspective qui se fait ?

Ce que j'aime dans cet univers des expéditions en Himalaya, et que je ne retrouve ni dans les Alpes, ni même dans les Andes, c'est ce que j'évoquais tout à l'heure, c'est ce facteur long. Cet éloge du temps long, cette immersion. Et moi, j'aime assez cloisonner, donc même si on a la technologie avec nous, je ne peux pas me connecter, il y a très peu de gens qui peuvent me joindre. Et c'est une façon de se dédier complètement à la montagne pour tenter d'arriver au sommet. Donc c'est cette déconnexion que je trouve toujours très intéressante et finalement bénéfique. En tout cas, quand on est sur les marches d'approche qui, des fois, peuvent prendre plusieurs jours. Si on prend l'exemple du K2 que j'évoquais tout à l'heure, il faut déjà dix jours pour arriver au pied de la montagne. Donc c'est déjà une expédition en soi, ne serait-ce que pour arriver au pied de la montagne et après se consacrer à l'ascension. Donc cet univers et cette immersion, c'est quelque chose qui, je pense, m'apporte beaucoup, parce que ça fait prendre quand même pas mal de recul par rapport à tout ce qui nous entoure.

Alors, on a découvert un profil atypique et tellement complet, de par tes différentes expéditions. Il y a aussi des films qui ont été dédiés à ton attention. Est-ce que tu peux nous en parler un petit peu, de cette aventure dans l'aventure, quelque part ?

Oui. Ce qui n'est pas forcément évident. Parce que d'avoir une, voire deux caméras braquées sur soi pendant toute une expédition, ça met quand même un stress supplémentaire. Surtout si on prend par exemple le dernier sommet, le tout dernier film, qui s'appelle « Sophie Lavaud, le dernier sommet », qui a été tourné sur les pentes du Nanga Parbat au Pakistan, qui est donc ma toute dernière expédition, le quatorzième potentiel. Donc il y a quand même la pression d'être sur la dernière ascension. Et j'avais effectivement... il y avait François Damilano, toujours, et Ulysse Lefebvre en deuxième caméra. Et c'est vrai que ça met quand même pas mal de tensions, mais c'est le prix à payer pour avoir un film. Et là, le film qui est sorti à l'automne 2024, c'est une production Canal+. C'est un film qui a déjà eu plus d'une dizaine de prix en festival et autres. Et même si ce n'est pas super agréable de se voir pendant une heure et demie sur un écran, c'est un joli film, qui plaît et qui retrace vraiment bien ce parcours. Donc c'est des bons outils, que ce soit les films, les livres, c'est des bons outils de communication. Et puis, dans cet esprit aussi de clore ce grand chapitre des 8000, je trouvais intéressant de finir avec justement ce livre, ce film, qui vont rester et qui permettent de fermer ce grand livre des 8000, mais pour partir sur autre chose.

Oui, grâce à toi — même si on te voit à l'image, je comprends le côté qui n'est pas agréable — tu fais quelque part porte-drapeau, passeuse de rêve. Et à travers ton regard et ton aventure, ça permet de découvrir des paysages, découvrir des endroits inaccessibles, et qu'ils n'auraient peut-être jamais vus. Et de pouvoir comme ça émerveiller les gens d'une autre façon ?

Alors émerveiller, je ne sais pas, mais en tout cas faire découvrir ce que ça veut dire que grimper à 8000 mètres. Ça, c'est sûr. Parce que c'est vrai que même en conférence, je me rends compte que les gens... tout le monde sait qu'il y a des 8000, tout le monde sait que ça se grimpe, mais personne ne sait comment s'organise une expédition. Et c'est vrai que ce film notamment, ou même aussi celui du K2 et autres, est une immersion complète dans ces expéditions et permet vraiment de comprendre le rôle de chacun, le travail des Sherpas, le rôle du météorologue, les décisions, la stratégie d'ascension, on y va, on n'y va pas, on descend, l'impact de l'équipe. Et c'est en ça que ces documentaires sont intéressants, si on a envie de découvrir cet univers. Parce que c'est vrai que ce n'est pas forcément toujours évident d'aller à 8000 mètres comme ça, du jour au lendemain.

Tu en parlais justement, tu as fait des conférences, plus de 150 je crois, dans différents pays déjà. Donc tu parles de gestion humaine, de l'alpinisme, du collectif aussi. Quel message tu essaies de faire passer à travers ton parcours ? Lorsque tu as une conférence, où tu as aussi tout le temps ce côté un peu bridé, avec un temps imparti, etc., alors que j'imagine que tu pourrais en parler pendant des heures. Quels sont les messages principaux que tu essaies de faire passer ? Et quel est le type d'auditoire que tu as face à toi, généralement ?

Alors, c'est très souvent des entreprises qui ont soit une thématique, soit une problématique dans l'entreprise ou autre. Mais c'est... de nouveau, je reviens à ce que j'évoquais tout à l'heure, que j'appelle moi le followership, et qui est vraiment une façon de revaloriser les équipes. Et je dis toujours : seule en Himalaya, je ne vais nulle part, et un dirigeant seul, sans ses équipes, il ne va pas aller bien loin. Et donc, il faut s'entourer, il faut des bonnes équipes. Et donc c'est vraiment une façon de revaloriser les équipes. Et ce que je dis aussi, surtout, c'est d'oser. Parce qu'on se met beaucoup... dans notre monde qui est très formaté, qui est très organisé, il n'y a pas un quart d'heure sans qu'on sache ce qu'on va faire après, etc., fait qu'on se met beaucoup de barrières. Et souvent, on a quand même un rêve, où on a un petit Everest qui mijote, que ce soit privé ou professionnel d'ailleurs. Mais il faut oser. Il faut essayer vraiment de se donner les moyens. Et ça ne va peut-être pas marcher à tous les coups, parce que 22 expéditions pour réussir les 14, c'est que ça ne marche pas à chaque fois. Mais n'empêche que quand ça marche, ça procure quand même beaucoup de satisfaction. Et on est là pas forcément pour très longtemps, mais le temps d'une vie en tout cas. Et donc l'idée, c'est quand même d'essayer de réaliser un maximum de choses et d'éviter aussi un maximum de regrets. Donc c'est de mettre en musique ses rêves, finalement.

Mettre en musique ses rêves, c'est pas mal, ça. Tu as eu une première vie professionnelle, puis ta vie d'alpiniste. Ça te sert pour faire le point, justement, entre... comment tu arrives à corréler, avoir un discours dédié aux entreprises en fonction de ton activité ?

Oui, bien sûr. C'est vrai que je connais quand même bien la problématique des entreprises et ça permet de faire l'analogie entre ce que je vis sur ces grandes montagnes et les problématiques de l'entreprise.

Si tu avais un chef d'entreprise devant toi aujourd'hui, au-delà du monde sociologique et sociétal dans lequel on vit, un grand principe ou une clé que tu aimerais partager ?

Je ne suis pas là pour donner des leçons. En général, je suis quand même là pour raconter des histoires et puis partager plutôt les enseignements. Je pense que c'est plus intéressant de partager du vécu que de donner... je ne suis personne pour donner des leçons, finalement, parce que souvent la problématique dans l'univers de l'entreprise, elle est très spécifique. En revanche, ça permet, au travers de cette analogie — et ne serait-ce que ce qu'on évoquait tout à l'heure, le renoncement — des fois, on a tendance à vouloir s'obstiner sur une problématique, et de faire un pas de recul ou de prendre un petit peu de temps pour de l'analyse ou autre, qui peut amener à renoncer, c'est peut-être reculer pour mieux avancer, ou ce genre de situation. Après, il y a les liens de confiance, on ne peut pas évoluer si on n'a pas confiance dans ses collègues ou dans... C'est ces petites clés-là, quand même, qui sont abordées dans ces grands récits des expéditions. Et des témoignages que j'ai, je pense que ça apporte quand même, au-delà d'un récit pour aller dans ces grandes montagnes.

Tu me fais une transition sans le vouloir. Je vais te poser la question : est-ce qu'il y a un retour de tes auditeurs, justement, qui t'a le plus marquée, qui t'a vraiment marquée ?

Oui, il y en a plein. C'est soit des témoignages... mais quand je reçois un message, peut-être plusieurs années après, où « je vous ai entendue dans telle condition, tel contexte, et ça m'a permis de... j'ai repris mon activité de... ». Ce genre de choses. Aussi, peut-être, l'univers des femmes. Parce que justement, je ne suis pas du tout dans une démarche de revendication ou autre, de féminisme ou autre, mais c'est vrai que quand on est souvent dans des pays comme le Pakistan ou autres, où les conditions... moi, je me souviens très bien de la conférence de presse qui avait été organisée par le club alpin pakistanais au retour à Islamabad après l'ascension du K2, où il y avait étonnamment des jeunes femmes journalistes qui sont venues vers moi avec le micro en me disant « mais comment tu peux, comment tu as fait pour arriver à grimper ce K2 ? Comment, en tant que femme ? ». Et c'est là où je me rends compte que c'est vrai qu'il faut quand même... c'est important d'avoir cette posture de femme et d'aller jusqu'au bout, si on y arrive, de ses rêves, de ce qu'on veut. Donc si mon histoire peut inspirer quelques personnes, et notamment des jeunes femmes, à passer la première et tenter quelque chose, eh bien je serais contente.

Le mot est bien choisi, dans tous les cas. Est-ce qu'on ressent, en t'écoutant, que tu as cette volonté et peut-être ce devoir de transmission ? C'est quelque chose qui te tient à cœur, vraiment ?

Oui, parce que je me suis rendu compte, de toutes ces années où justement je suis demandée pour faire des conférences, que ça apporte quelque chose. Et donc j'aime bien, j'aime partager cet univers où effectivement tout le monde ne peut pas aller à 8000 mètres. Donc d'utiliser ce vecteur pour partager tout ça, et je pense que c'est aussi important. J'aime bien.

Et après tout ce parcours, qu'est-ce qui compte vraiment pour toi ?

De rester en bonne santé pour continuer.

L'objectif premier.

La santé, c'est surtout dans l'univers du sport en général. Donc c'est pour ça que je pense que tant qu'on est en bonne santé, il faut profiter.

Tu me fais une transition sans le vouloir, parce que je voulais parler de tes projets de cette année. Tu l'as évoqué en préambule, en 2026, avec de nouvelles expéditions de prévues. Quels sont tes projets à toi, Sophie, sur cette année ? Est-ce que tu peux nous en dire un peu plus ?

Alors, on va continuer la collecte de ces échantillons de glace dans le cadre du projet Baseline. Alors là, je pars la semaine prochaine au Népal. Et j'ai quand même compté que ce voyage-là, du printemps 2026, va être mon 30e voyage au Népal, quand même. Parce que j'ai été interviewée par un journaliste népalais à l'automne dernier, il m'a demandé combien de fois tu es venue au Népal. Et comme je ne savais pas, j'ai compté. Donc voilà, ça va faire mon 30e voyage. Donc autant dire que c'est un petit peu ma deuxième maison, quand même. Mais là, j'y vais avec des amis, et on va aller sur un 6000 qui s'appelle le Mera Peak. Plus en acclimatation pour préparer celui qui suit, au mois de mai. Donc je vais partir sur le mont Logan au Canada, qui est le point culminant du Canada, qui m'intéresse étant donné que j'ai quand même le passeport, et qui est donc un sommet très, très sauvage. Donc on est vraiment à la frontière de l'Alaska. On va y aller avec les skis, les pulkas.

C'est du sérieux, là.

Et puis on verra ce que nous apporte la deuxième partie de l'année. Mais déjà, je sais à peine ce que je vais faire demain. Donc si je me projette un peu trop, j'ai un peu de la peine. Et à chaque fois que j'annonce trop, de toute façon, ça ne va jamais se passer comme ce que je mets sur le papier.

Tu fais comme tu le souhaites. Que ça se passe, et que ça se passe bien. On arrive bientôt à la fin de l'épisode. J'aimerais te poser une question : qu'est-ce que tu aimerais que les auditeurs retiennent de toi, de ton parcours ?

Que c'est... de nouveau, on en revient toujours un petit peu au même point. C'est : si on se donne les moyens... voilà. Moi, j'estime être une femme tout à fait normale qui a réalisé un projet pas normal. Donc voilà, il y a des personnes qui ne sont pas normales parce qu'elles ont une constitution physique ou vraiment un métabolisme hors normes, et donc ça en fait des extraterrestres qu'on regarde comme ça avec admiration. Mais moi, je ne me mets pas dans cette catégorie-là. Donc c'est surtout pour inspirer et faire qu'il faut oser y aller.

Qu'est-ce qui t'inspire encore à toi, justement, Sophie Lavaud, aujourd'hui ?

Oh, plein de choses, plein, plein. Déjà, je pense qu'il me faudrait 10 vies pour faire tous les projets que j'ai dans ma tête. Mais voilà, restons modestes, l'un après l'autre, et puis essayons que tout se passe au mieux.

Et si tu devais parler — ce sera ma dernière question — à Sophie qui est au pied du Mont Blanc il y a quelques années, un peu plus, qu'est-ce que tu lui dirais ? Maintenant que tu connais tout le parcours et tout le chemin.

Moi, j'y suis retournée plein de fois depuis.

J'imagine, tu l'as à côté.

Non, mais alors, je vais raconter un truc qui est quand même vraiment de circonstance. Mon premier séjour au Népal, j'y suis allée avec mon frère, on a été faire un trekking. Notre guide de trekking s'appelait Lakpa Sherpa, qui est une femme. Donc déjà, c'est extrêmement rare d'avoir, et surtout à l'époque, des femmes sherpanis qui étaient accompagnatrices dans les trekkings. Et Lakpa, grâce à elle j'ai envie de dire quand même, on avait gravi à l'époque un col à 5500 mètres qui s'appelle le Chhukung Ri. Et Lakpa a épousé un Français, un ami de mon frère. Et devine quoi : ils habitent à Toulouse, et j'ai bu le café avec eux ce matin. Et donc la boucle est bouclée, parce qu'on est à Toulouse. Et encore, donc, merci Lakpa. Et namasté, comme on dit au Népal.

Tout ceci, tout était écrit, que tu te retrouves à Toulouse aujourd'hui. Puis de revoir des connaissances aussi, avec Vanessa, qui a été en première saison de ce podcast.

C'est ça.

Merci à toi. Je pense qu'on a fait un peu tous les sujets. Est-ce qu'il y a un dernier sujet que tu souhaites aborder, ou on est bon ?

Je crois qu'on en a mis pas mal déjà.

On en a mis pas mal. On peut suivre ton parcours à travers les réseaux, ton site. On mettra aussi le nom de tes bouquins et des films, puisque tu as trois livres et tu as cinq films, si je ne dis pas de bêtises.

C'est ça.

Bien. Au moins, on n'a pas à refaire la prise. Tout est parfait. Merci à toi, Sophie, pour ton partage, pour ton témoignage aussi et ton parcours inspirant, et de ces deux vies que tu as eues et que tu as réussi à mener l'une après l'autre de front, et à te dévouer corps et âme à ces parcours, et à mettre du sens aussi dans ces aventures individuelles, à en faire un esprit vraiment collectif. Donc merci à toi pour ton partage, Sophie.

Merci Fabien pour l'invitation. Et namasté, comme on dit au Népal. Vraiment, merci.

Avec plaisir. Merci à vous d'avoir regardé cet épisode, que vous pouvez écouter en audio sur Spotify, Deezer, Amazon ou Apple, et également en vidéo sur YouTube, Instagram et LinkedIn. Je vous souhaite une très bonne journée et à très bientôt pour un prochain épisode d'Inspirez.