NOUVEL ÉPISODE · UN JEUDI SUR DEUX
Sportifs
UNE CONVERSATION INSPIREZ

Arbitrage rugby, leadership et décisions sous pression au plus haut niveau

Romain Poite
Romain PoiteAncien arbitre professionnel international de rugby, manager FFR▶
ÉCOUTER L’ÉPISODE

La conversation en intégralité.

LA CONVERSATION

L’épisode en détail.

🎙️ Dans cet épisode d’Inspirez : Le podcast qui vous révèle, j’ai le plaisir d’accueillir Romain Poite, ancien arbitre professionnel international de rugby, manager en charge de l’arbitrage du secteur professionnel à la Fédération Française de Rugby et conférencier.Romain nous plonge dans son parcours de vie. Joueur au tempérament affirmé, souvent prompt à contester les décisions arbitrales, il se retrouve un jour de l’autre côté du sifflet grâce à son père, qui lui fait découvrir les exigences et les responsabilités de l’arbitrage. Ce qui n’était au départ qu’un concours de circonstances va progressivement devenir une vocation.

Après un parcours dans la police nationale, il poursuit son ascension jusqu’au plus haut niveau mondial. Pendant plus de quinze ans, il arbitre les plus grandes rencontres internationales : Tournoi des Six Nations, finales européennes, Top 14 et trois Coupes du monde.

Au fil de notre conversation, Romain revient sur les valeurs qui ont façonné son parcours : l’abnégation, la résilience, l’équité, mais aussi la capacité à décider sous pression. Il nous rappelle que le rôle d’un arbitre va bien au-delà de l’application des règles : c’est une mission d’écoute, de communication, de gestion du stress et de construction d’une relation de confiance avec les joueurs.

Dans ce podcast inspirant, Romain nous parle de :

🏉 Son parcours atypique

🎯 La prise de décision sous pression et la gestion de l’erreur

🧠 Le leadership, la communication et l’intelligence relationnelle sur le terrain

🤝🏻 L’importance de la confiance et du collectif dans la performance

🌍 Les coulisses des plus grandes compétitions mondiales de rugby

Romain nous rappelle l'importance de prendre du plaisir dans ce que l'on fait et de rester fidèle à soi-même.

Lire la transcription

Transcription de l’épisode

Salut à tous et bienvenue dans notre nouvel épisode d'Inspirez, pour le dernier épisode de la saison. Aujourd'hui, j'ai le plaisir de recevoir Romain Poite. Salut Romain.

Bonjour.

Romain, pour te présenter, tu es ancien arbitre international de rugby. Dans le haut niveau, dans le Top 14, tu as fait six Coupes d'Europe et Coupes du Monde. Mais avant de parler de ton parcours, il y a une question que je pose habituellement aux invités, c'est : comment tu expliquerais ton métier de façon ludique à un enfant de 5 ans ? Si tu devais t'y prendre, comment tu ferais ?

Simplement, je dirais qu'il peut être un passionné différemment d'un joueur et être un accompagnant à la performance, pour aider les autres à pouvoir s'affronter en toute sécurité, puis surtout dans l'équité.

Dans l'équité. On va en parler souvent, je pense, de ce mot-là. Ça fait partie d'un des traits d'union du monde professionnel et surtout de l'arbitrage. On te connaît, Romain, je l'ai dit, comme arbitre international. Tu as été élu plusieurs fois arbitre de Top 14 de l'année. Comment tu étais dans ton enfance ? Petit, Romain Poite, c'était qui dans ces premières années ?

Alors moi, je suis venu à l'arbitrage parce que justement j'étais quelqu'un de dissipé. C'est mon père qui m'a mis le pied à l'étrier. Simplement parce que quand je jouais, on passait les samedis après-midi au café avec des copains, on perdait peut-être un peu notre temps. Et lui, il m'a dit : est-ce qu'un jour tu veux rendre service au comité — enfin, anciennement au comité, par rapport à la Ligue Midi-Pyrénées — et est-ce que tu veux arbitrer, cherche des arbitres ? Bon, moi j'étais capitaine en Crabos à Graulhet. Il m'a dit : la première chose, ça t'évitera de perdre du temps le samedi après-midi avec tes potes au café. Et puis au-delà d'avoir un autre service, et surtout, accessoirement, ça te fera fermer ta grande gueule, parce que j'étais assez pénible. J'étais quelqu'un de dissipé. Le paradoxe, c'est que je me suis toujours orienté vers un métier de règle, puisque j'ai été policier pendant dix ans, et puis c'est ce que je voulais faire. Et puis voilà, donc dissipé, pas irrespectueux. J'aimais bien faire le con, on va dire vulgairement. Mais voilà, c'était un petit peu le Romain Poite qui avait... Et puis bon vivant, et puis voilà. Ça, je l'ai gardé en grandissant. Mais j'aimais bien les amis, j'aimais bien faire la fête, passer des moments entre amis. Voilà. D'ailleurs, on a gardé une profonde amitié avec des copains de Graulhet. Et voilà.

Tu fais une vraie famille dans le sport, et ce côté épicurien, on en sent en commun. Il paraît, en préparant cette interview, j'ai découvert que Romain Poite, jeune, avait un tempérament très contestataire sur les terrains.

C'est ça, c'est ça. Après, peut-être que c'est aussi un parallèle avec la personnalité que je peux être. C'est-à-dire que je n'aime pas l'injustice. Mais après, quand on passe de l'autre côté, on comprend mieux un peu l'homme en noir et on se rend compte que l'erreur, elle arrive à tout le monde, l'erreur est humaine. Mais c'est vrai que moi, je prenais ça comme de l'injustice, et voilà. Et puis aimer faire le con, faire rire les autres. Donc évidemment, quand on fait le con et qu'on fait rire les autres, on fait des bêtises, mais pas des grosses. C'est un des leviers pour faire rire. Voilà.

Ça a démarré par le foot ? Avant de découvrir le rugby, qu'est-ce qui t'a attiré dans le rugby ? Pourquoi avoir délaissé le foot ? Quel a été le pont pour toi ?

Alors on a vécu, parce que j'avais un père qui était fonctionnaire, on a vécu en Normandie, en Vendée. C'est là où j'ai commencé le foot, parce que c'était plus le sport majeur là-bas. Et après, en 1985, on est revenus dans le Sud, parce que mon père était originaire de Mazamet. Et on est revenus à Castres, et puis il m'a mis le pied à l'étrier parce que lui, c'était un ancien rugbyman. Et puis tout naturellement, et puis comme bon Tarnais ou comme bon Sudiste, on m'a mis au rugby et je suis resté au rugby.

Et quelles valeurs tu as trouvées au rugby que tu n'avais pas au foot, peut-être ? Quelles différences tu as vues quand tu étais jeune ?

La première, c'est l'abnégation, parce que c'est un sport de combat. Et puis la résilience aussi, c'est un sport qui demande beaucoup. Et en termes de collectif, en termes de résilience, aussi d'affrontement. Donc c'était tout ça qui faisait... c'était le sport majeur, c'était le sport roi de la région. Donc forcément, toutes les valeurs qu'on trouve belles au rugby et qui transpiraient évidemment beaucoup plus dans le monde amateur que dans le monde professionnel, elles ont été... très vite été retrouvées, puisque c'était l'école de rugby. Et puis le collectif, on commence à grandir, les petits copains, les copains, tout ça — enfin les copains, pas les petits copains, les copains — et donc voilà, on s'est retrouvés très... très facilement dans le rugby, parce que c'est vrai que les valeurs qui sont embrassées sont nobles.

Tu parlais de ton père qui t'a accompagné là-dessus, puisqu'il était aussi dans le rugby avant toi. Qu'est-ce qu'il t'a transmis ?

Paradoxalement, mon père ne m'a pas trop transmis, parce que mon père, c'est quelqu'un de solitaire, un peu. Mais s'il m'a transmis quelque chose, c'est... c'est l'abnégation, c'est-à-dire toujours remettre les choses en question, essayer de progresser. Et c'est vrai que mon père aime les gens qui réussissent. Et c'est vrai que la réussite, c'était quelque chose peut-être qu'il m'a transmis.

Tu as démarré dans l'arbitrage, tu étais encore joueur de rugby, c'est ça ? Donc tu as démarré Crabos. Comment s'est passé ton parcours à ce moment-là ?

Eh bien simplement, ça a commencé avec la mise à l'étrier par mon père. Et puis j'ai très vite pris goût, parce que c'était plaisant. Ce n'est pas par abus de pouvoir ou par vanité d'être un homme au milieu avec un sifflet et avoir certains privilèges, mais il y avait un privilège qui était fantastique, c'était d'être le premier spectateur de la rencontre. Donc voilà. Et puis ça a été un élément important pour moi, puisque après j'ai dû arrêter de jouer par rapport à ma carrière professionnelle. Et donc ça me permettait de rester dans ma passion et puis de rester dans le rugby de façon différente. Mais puis en toute honnêteté, je ne m'étais jamais posé de questions. Je ne m'étais pas dit un jour que je ferais la finale du Top 14, ou la finale du Top 16 à l'époque. Je ne pensais pas tout ça. Et puis j'ai suivi le fil des choses, un petit peu comme dans ma vie, sans trop me poser de questions, mais en me remettant en question. Et voilà. Mais non, je ne sais pas. Il n'a pas fallu de choses particulières.

J'imagine que le premier match en tant qu'arbitre, en tant que joueur, ça doit être quand même assez déstabilisant aussi, quelque part, au début. Qu'est-ce que ta carrière, ton parcours de joueur de rugby, t'a nourri dans ton rôle d'arbitre à tes tout débuts ?

Il y a la connaissance du jeu, évidemment. Entre parenthèses, je me souviens du match. Balma - FCTT, en Cadets, c'était à l'époque. Ça avait fini 16-9. Je ne me souviens pas comme au premier jour. Mais très bien.

La date et tout.

C'était en septembre 1994. On n'est pas tout seul, on est accompagné par des anciens qui nous aident pour la partie administrative, parce qu'il y a toujours un côté obscur dans la chose. Ça m'a apporté aussi la lecture du jeu, la connaissance du jeu, mais aussi la règle, puisque pour maîtriser le jeu, il faut maîtriser la règle. Donc ça m'a permis d'approfondir, parce qu'on la connaît plutôt de façon superficielle quand on joue. On connaît les grands pendants de l'arbitrage et de la règle. Mais non, ça m'a... Le fait de jouer, c'est un atout, mais ce n'est pas forcément une équation obligatoire. Puisque nous, on a eu un patron des arbitres, un grand arbitre, c'était Didier Méné, qui n'avait jamais joué, qui s'était mis à l'arbitrage et qui a fait une carrière assez remarquable. Donc voilà. Mais c'est aussi peut-être comprendre les joueurs, parce que... et puis, pas être dans le jugement de la faute, plutôt que d'être dans l'accompagnement et être quelqu'un qui... qui facilite, on va dire, la performance et qui permet à tout le monde de pouvoir objectiver, et puis objectiver simplement la victoire.

Tu as fait pendant deux ans ce pont, je crois, entre joueur et arbitre.

Tu es bien renseigné.

Tu vois, on prépare un peu quand même.

C'est bien préparé.

Pendant ces deux ans, tu as alterné les deux. Est-ce qu'il t'est arrivé, dans ce parcours-là, d'être arbitre de certains et de te les retrouver, toi, en tant que joueur en face ? Ou tu étais vraiment sur des ligues différentes ?

Non, ça ne m'est jamais arrivé, ça. C'est vrai, je n'y ai jamais pensé, mais c'est une belle question. Non, je n'ai jamais... Alors, par contre, je me suis interdit, je m'étais interdit d'arbitrer mes meilleurs potes de Graulhet. Et il y en a un que j'ai arbitré, en plus. C'était un client. C'était quelqu'un qui aimait bien se chamailler avec les autres. Et je lui avais mis un carton jaune, même. Je lui avais mis un carton jaune, parce qu'on est restés très proches. Et puis ça n'a pas eu d'impact sur notre relation. Mais non, c'est vrai que ça aurait été marrant de pouvoir diriger des gens, mais je n'avais pas le niveau, parce que je jouais à un bon niveau quand même, c'était le niveau national Crabos et Reichel à l'époque. Mais quand on commence, on commence par plus bas, et donc c'était plutôt des années... c'était des catégories, maintenant qu'on appelle régionales ou nationales. Pas du niveau. Non, non. Par contre, j'ai arbitré à haut niveau Brive, Jérôme Bonvoisin, qui était un copain de lycée. On avait joué ensemble en universitaire, enfin au lycée. Et on a... moi, je l'ai arbitré plusieurs fois. Il était capitaine même à Brive, aussi à Brive. Donc voilà, c'était marrant.

Vas-y, je croyais que...

Non, mais tous comprenaient que... il y avait un avant, un après, mais pendant, c'était chacun son business. Il fallait se détacher de la relation.

Chacun son maillot et ses couleurs.

Voilà, c'est ça. C'est exactement ça.

Tu as expliqué que tu as choisi au final l'arbitrage par rapport à ta carrière professionnelle. C'est quoi, c'est ton statut de policier qui t'a obligé quelque part ?

Oui. À l'école de police, le commandant qu'on avait, qui n'était pas très enclin à ce qu'on fasse du sport en dehors de l'école, nous avait gentiment, pas menacés, mais avertis que si on se blessait en dehors de l'école, du sport à l'école, on aurait des difficultés, peut-être une mise à jour de la formation, donc un report, etc., en fonction de la gravité de la blessure. Donc moi, j'avais signé à l'époque à Carcassonne, puisque j'ai fait mon école de police à Carcassonne. Le rugby m'avait aidé pour justement être pas très loin de la maison. Donc voilà, il y a un gros réseau dans le rugby et heureusement qu'on a ça. Ça, ça fait partie aussi des valeurs, pas de privilèges, mais des valeurs du rugby qui font qu'il y a une fraternité et que tout le monde essaie d'aider tout le monde. Voilà. Et donc j'étais embêté, parce que j'avais signé en cours de saison. Et puis je suis allé voir la personne qui m'avait gentiment aidé pour être à Carcassonne. Elle m'a dit : je comprends complètement, arrête ta carrière. Et je suis resté à l'arbitrage. Et au début, je ne faisais pas beaucoup de matchs. Mais après, ça a pris un peu de saveur. Parce que c'était quelque chose qui me plaisait. Et puis qu'il y avait un parallèle avec mon métier aussi.

Avant de revenir sur ton métier, avec le recul, tu n'as pas eu un goût d'inachevé de devoir arrêter comme ça, de façon plus subie que choisie quelque part, ta carrière de joueur de rugby, puisque tu as été quand même à un niveau assez haut en tant que joueur ?

Alors, c'est facile de répondre à cette question, parce que je n'aurais pas fait un joueur de haut niveau. J'aurais fait un joueur à... allez, de Fédérale 1, je pense. Parce que j'avais été sélectionné en Midi-Pyrénées. Moi, je suis de la génération Thomas Castaignède. Je jouais avec Thomas quand on était en sélection. Mais j'étais juste un bon remplaçant, je vais dire, en sélection. Donc je n'aurais pas fait un joueur de haut niveau. Et d'avoir connu le rugby tel que je l'ai connu dans le haut niveau, c'était un privilège, mais que je n'aurais certainement pas eu en tant que joueur. Donc c'était très simple. Après, c'est vrai que le ballon, il manque. Quand on a un tout petit objet qui est un sifflet, ce n'est pas forcément aussi valorisant, mais aussi agréable qu'un ballon, parce qu'on aime jouer aussi. Donc les arbitres, il faut savoir qu'ils jouent entre eux aussi. D'ailleurs, c'est la corporation la plus difficile à arbitrer, parce que très râleuse. Et pareil pour les policiers. Donc voilà, j'ai arbitré les deux, donc je sais que c'est compliqué. Mais non, il y avait un manque quand même de joueur. Mais une bascule très vite dans le métier que j'ai fait, et puis sans se poser de questions. Comme je dis, j'ai avancé dans ma vie sans trop me poser de questions. Mais ça, j'insiste, en me remettant en question, parce que c'est vraiment la valeur de l'arbitrage qui m'a le plus marqué.

C'est le principe même pour avancer, mais en général.

Oui, le feedback. On parle du feedback, s'affronter dans une performance, sur le retour sur la performance, c'est quelque chose d'humainement très riche et qui permet de grandir. Moi, j'ai grandi à travers l'arbitrage et je pense que l'homme est différent. Après cette carrière, on est différent de ce qu'on aurait pu être si on n'avait pas eu ce métier qui nous met en question en permanence.

Oui, complètement. Et justement, j'avais une question sur tes deux premières années. Est-ce qu'il y a un moment où tu as fait un match où tu t'es dit : je peux être bon là-dedans ? Tu as eu un déclic qui t'a dit que cette décision était bonne ? Parce que pendant les premières années, comme tu l'as dit, pendant les deux ans, tu étais entre l'un et l'autre. Et j'ai beaucoup aimé ton image, « je suis le premier spectateur d'un match ». Est-ce qu'il y a eu une décision, un moment dans les premières années, qui t'a dit : je peux m'éclater là-dedans et je peux être bon là-dedans ?

Comme je disais, je ne me posais pas forcément de questions. Mais bien évidemment, quand on est jeune, on a du potentiel, on est repéré, et on est accompagné de façon assez particulière. Moi, je sais que j'ai très vite passé... Il y a trois niveaux. Il y a le niveau stagiaire, qui est le point d'entrée. On reste un an stagiaire arbitre. Après, il y a le régional et puis le fédéral. Et j'avais passé... je suis rentré en septembre 94 et j'ai passé déjà le régional en décembre 94, quatre mois après, parce que voilà, ça me permettait d'avoir une ouverture plus importante sur les matchs arbitrés et pas que les matchs de jeunes. Donc voilà. Mais non, après, je ne me suis pas vraiment dit... Je n'ai pas le souvenir de m'être dit « voilà, c'est fait pour moi, c'est quelque chose pour moi ». C'est suivre le fil et, comme je disais, permettre de rester dans sa passion, de façon différente, certes, mais de rester dans sa passion, qui est le sport et le rugby. C'est vrai que c'est un sport très... pas pesant, mais très présent.

Très prenant.

Très prenant. Et c'est vrai que moi, je me souviens, ma femme, qui est aujourd'hui ma femme, à l'époque, j'avais dit : tu ne me donneras jamais le choix entre le rugby et toi. Donc elle me dit pourquoi. Parce que simplement, je n'aurais pas su répondre la bonne réponse.

Tu as donc atteint un niveau fédéral, régional, assez vite. Est-ce qu'il t'est arrivé d'arbitrer des seniors alors que tu avais 20 balais, d'arbitrer des plus âgés que toi au début ?

D'arbitrer des plus âgés ? Oui, bien sûr. Et c'est vrai que ce n'est pas évident. Même au niveau... quand je suis arrivé, c'était 2004, je suis arrivé à mon premier match de Top 16 à l'époque, j'avais 29 ans et j'arbitrais des mecs qui étaient plus âgés que moi. Déjà. Déjà en régionale, bien sûr, quand on fait des adultes. J'étais adulte, mais j'étais jeune adulte, et on dirige des gens. Donc oui, les relations... Ça aussi, c'est l'apprentissage qu'on peut avoir, humain, de l'arbitrage. C'est-à-dire qu'il faut savoir mettre des distances avec les gens et puis surtout ne pas voir ce qu'on peut voir à la télé, par exemple, quand on les dirige, quand on les arbitre. Et se couper un peu de l'émotion pour éviter de devenir le spectateur et se mettre en danger, aller au plaisir individuel, exclusif. Mais non, c'est aussi un palier pour se rendre plus mature, mûr. Donc voilà, on apprend de toutes ces relations, et on apprenait. Mais après... il y a quelque chose d'important à dire, c'est que tous les gens nous demandent comment on fait pour diriger des gens aussi grands, aussi forts. Je dis, accessoirement, on a un petit sifflet, donc ça aide. Mais non, c'est surtout que ça permet de forger les caractères, de faire grandir les personnes. Et les relations, elles sont toujours bonnes, mais respectueuses.

Et puis il y a un respect, on va y revenir. C'est vrai que c'est une des différences qu'on peut faire peut-être avec le foot, vu que tu as fait les deux. Mais justement, j'aimerais revenir sur ton métier. Tu as voulu être policier. Le pont est facile à trouver entre les deux. L'un a nourri l'autre, j'imagine. Comment ta carrière de policier a nourri ta carrière d'arbitre, et inversement ?

Alors, dans ce premier chemin, une fois même, on m'avait dit : fais attention parce que t'es un peu trop policier sur le terrain. Donc voilà, des traits un peu plus ouverts, un peu moins fermés. Parce que c'est vrai que quand on est policier, l'homme, il ne change pas, mais on met un costume. Alors qu'on soit un civil, on met un costume. Quand on va travailler, on n'est peut-être pas le même qu'à la maison. Donc, même, sûrement pas le même qu'à la maison. Et c'est vrai qu'au départ, ça m'avait plutôt desservi, parce que j'étais toujours dans la confrontation avec les relations, les gens, les contestataires, etc. Comme j'étais un bon public et que je savais ce que pouvaient penser les gens, parce que moi je l'étais aussi. Mais dans ce chemin-là, oui. Après, est-ce que ma carrière d'arbitre m'a apporté au niveau de ma carrière policière ? Je mentirais si je disais quelque chose, parce que j'avais tellement objectivé sur le métier d'arbitre. J'avais l'opportunité de faire quelque chose de ma vie, à travers l'arbitrage. Je ne savais pas que je serais pro, puisque le professionnalisme n'existait pas à l'époque. Mais même quand on est monté, quand on arrive au niveau pro, Pro D2 et Top 16 à l'époque, là, il y a eu la naissance du professionnalisme, il y a eu beaucoup d'échos et je me suis dit que c'est peut-être là où il faut aller. Donc je n'ai pas été ambitieux dans ma carrière de policier. J'ai plutôt été ambitieux dans ma carrière d'arbitre. Le pendant, c'est que ma carrière policière m'a apporté aussi pour ma carrière d'arbitre. Pas forcément l'inverse, parce que justement, je n'avais pas d'objectif particulier. Je ne vais pas dire que c'était alimentaire, parce qu'on ne fait pas un métier si on ne l'aime pas. Donc voilà, je faisais ce métier avec beaucoup de plaisir. En plus, j'étais enquêteur sur les dernières années et c'était un métier qui me plaisait. En fait, j'ai fait ce métier un petit peu comme le métier d'arbitre, parce qu'il n'y a pas de routine. C'est-à-dire que c'est chaque fois neuf. La journée, à telle heure, on ne va pas faire ça, à telle heure, on va faire ça. C'est totalement différent. Et puis c'est le quotidien qui nous donne l'instant présent.

Tu parlais justement du métier d'arbitre professionnel qui s'est professionnalisé. Tu as connu, tu as découvert aussi le rugby avec des arbitres qui ne sont pas pros. Est-ce qu'à l'époque, tu pouvais en faire un métier ? Est-ce que c'était reconnu ?

Alors, disons que c'était un bon complément de salaire, on va être honnête, parce que même si les primes étaient loin de ce qui se fait maintenant... mais ça se pratiquait le week-end, donc ça se pratiquait plutôt, pas en loisir, mais dans un second temps. Donc il y avait la priorité toujours au métier, et après c'était plus une activité du week-end, comme le joueur, par exemple, là. Mais après, je ne pense pas que quelqu'un pouvait vivre de l'arbitrage sans le professionnalisme. D'ailleurs, on le voit aujourd'hui, ceux qui ne sont pas pros travaillent quand même. Donc c'est plus un complément de salaire, on va dire, en parlant financièrement et vulgairement de la fonction. Mais après, c'est aussi... c'est aussi une activité parallèle, c'est plus une activité parallèle, je vais dire, secondaire, derrière un métier. Après, quand on devient pro, vivre sa passion, c'est un privilège. Et là, oui, on peut se consacrer véritablement. Parce que le professionnalisme, souvent, les gens pensent qu'il est professionnel une heure et demie par semaine, mais non. C'était une autre gymnastique mentale. Il fallait s'entraîner, il fallait se préparer, il fallait se confronter aux matchs qu'on avait dirigés la semaine d'avant pour essayer de progresser, etc. C'est une véritable discipline. Et comme je disais tout à l'heure, humainement, c'est vraiment une belle activité parce que ça permet de grandir. Je sais que l'homme que je suis aujourd'hui n'aurait pas été le même si je n'avais pas été arbitre.

C'est intéressant, parce que je voulais t'en parler, justement, de ça, pour essayer de vulgariser, de faire comprendre ce qu'est le monde sportif, ou aussi le monde sportif en tant qu'arbitre, puisqu'on peut le voir comme une équipe à part entière. Quelque part, vous êtes un staff, vous êtes regroupés, vous avez des entraîneurs, vous avez de l'analyse. Comme tu dis, tu as aussi un parcours, j'imagine, le lundi-mardi, tu vas faire de l'analyse vidéo de ton dernier match, etc. Tu as eu besoin d'entraînement. Tu es vraiment un sportif de haut niveau avec un autre maillot, avec la même passion et un métier quand même très proche. Comment ça se passe, une semaine type, justement, puisque tu commences à en parler, de joueur de rugby international au niveau de l'arbitrage ?

Oui. Alors, c'était très simple. Donc le lundi matin, c'était de la récup déjà, le matin. Donc c'était sur le vélo.

Surtout quand tu fais le match ce soir.

Oui, voilà. C'était du vélo. Il y avait toujours un break. Je veux dire, le lendemain du match, je ne faisais rien. Ensuite, donc, le lundi matin, il y avait une petite phase de récupération, de travail aussi sur la posture, sur la fin de récupération. Mais je veux dire, pour récupérer, le renforcement musculaire, voilà, je cherchais le mot, pardon. Après, l'après-midi, on attaquait l'analyse de match, puisqu'on avait un superviseur aussi qu'on devait rencontrer le mardi pour faire un point sur lui, son analyse et nous. C'était important, parce que de vivre l'événement, ça peut trahir des fois certaines choses. Donc c'était important d'avoir notre vision en dehors du match et la vision du superviseur en parallèle. Parce que moi, sur le terrain, j'étais passé sur des choses que je ne serais pas passé à la vidéo. Pareil pour le superviseur, il m'alertait sur des choses que moi, étant donné que le vécu, ça pervertissait l'analyse, je passais au-delà et lui, il me remettait le doigt dessus. Donc le mardi matin, là, c'était la grosse séance, la séance lactique où on fait le gros du travail physique. Parce que mine de rien, on court entre 7 et 9 kilomètres par match, sur des intensités maximales souvent, puisqu'il faut coller au ballon. Mardi après-midi, finalisation du rapport et puis échange avec le superviseur. Le mercredi, c'était la journée des enfants, donc je coupais, je ne faisais rien. Et puis même les ostéos qui nous suivaient, les kinés, disaient qu'il fallait avoir une journée de break dans la semaine, ce qui est pareil le cas pour les joueurs pro : le mercredi, généralement, c'est off. C'est juste un petit peu de renforcement, un petit peu de muscu et un petit peu de travail spécifique, mais très léger. Le jeudi, on reprenait le matin par une séance de vitesse et un travail d'appui. Ensuite, le jeudi après-midi, c'était l'analyse des deux équipes que j'allais diriger. Et le vendredi, c'était... on réservait, on va dire, vendredi matin, mes tâches administratives, si je n'avais pas de trajet à faire. Et souvent, le vendredi, on était sur les trajets. Et le vendredi matin, pardon, j'allais à l'ITEPS à Muret, où je faisais de l'aquabike, un étirement du bassin, et puis après une séance de cryo pour être en pleine forme le samedi, quoi, pour être bien. Et puis voilà, et puis samedi, match. Et puis le dimanche, c'était repos, c'était temps famille. Parce que c'est important d'avoir cette vie équilibrée. Bien sur le terrain, mais bien en dehors. Parce que pour être bien sur le terrain, il faut être bien en dehors.

Est-ce qu'on peut dire que l'arbitre, c'est le joueur qui court le plus sur un terrain de rugby ?

Alors, je ne sais pas.

De 9 kilomètres ?

Oui, entre 7 et 9. Bon, moi, j'étais plus près des 7 que des 9. Mais voilà. J'aime bien donner la fourchette, comme ça j'ai l'impression d'être quelqu'un de performant. Ça doit faire partie... je pense qu'un troisième ligne, ça doit pas mal couvrir le terrain. Mais c'est vrai que les joueurs étaient surpris, dans les échanges qu'on avait, par rapport aux requis pour tout ce qui était prépa physique. Même sur les tests physiques, on avait des tests en commun. Des fois, même les grands joueurs, les grands ailiers, ils étaient surpris des VMA qu'on pouvait avoir. Donc, dans les échanges qu'on avait... après, je ne sais pas. Je pense qu'on doit être parmi les... Un troisième ligne doit faire 5 kilomètres par match, j'imagine. Je ne sais pas exactement.

Moi non plus.

Après, on ne se compare pas, parce que l'activité n'est pas la même. Nous, on n'a pas à plaquer, on n'a pas cette épreuve de force, à pousser, une intensité différente.

Tu parlais justement que tu échanges avec les joueurs. Ça se sait, c'est vraiment véhiculé et poussé, d'avoir une vraie relation de travail entre l'arbitrage et les équipes, que ce soit le staff au niveau des entraîneurs, où il y a des séminaires qui se font, je crois, tous les ans aussi. Et avec les joueurs, comment se passe cette relation de travail pour le bien-être et le beau jeu, quelque part ?

C'est l'écosystème que j'ai essayé de créer en arrivant à la Fédé, pour justement créer cette atmosphère. Où c'était quand même malheureux qu'avant, il y avait d'un côté l'arbitrage, d'un côté les dirigeants, les entraîneurs et les joueurs. Et on se retrouvait sur le même point de rendez-vous, le samedi, sur le carré vert. Sans se parler, sans partager. Il est évident que nous, les premiers, arbitres, on avait cette ouverture d'esprit, cet échange en permanence, parce qu'on savait que c'était notre vecteur de progression et qu'on avait besoin toujours d'un œil extérieur à ce qu'on pouvait faire. Donc c'est l'écosystème qu'on a commencé à mettre en place. Et moi, je m'étais rendu compte au fil de ma carrière, comme je te le disais, mon métier de policier m'avait pris le pas sur le métier d'arbitre. On m'avait dit : t'es très rigide, tout ça. Et au fur et à mesure de ma carrière, je me suis posé quelques questions. Et il y en a une qui est venue naturellement, c'est... quand tu es flic, que tu sois victime ou mis en cause, tu ne prends pas de plaisir à aller voir un flic. L'arbitre, c'est un peu pareil. C'est l'empêcheur de tourner en rond. Donc on n'est pas content de le voir. Et moi, j'ai eu juste envie d'avoir des bonnes relations avec les gens. Donc ça se passait sur le terrain. Et c'est pour ça que... alors, je n'ai pas ouvert, communiqué, mais j'ai communiqué de façon à vulgariser certaines choses. Et à être... D'ailleurs, il y a quelques phrases qui ont été reprises.

J'allais t'en parler. Le petit coquin.

Voilà. Justement, il y a des jeunes là, ils ont fait un t-shirt qu'ils m'ont offert. Et ouais, non, c'était... Je prenais du plaisir à avoir des relations avec les gens. Chose qui n'était pas vraie au départ, peut-être. Et après... dans l'atmosphère d'un arbitrage, c'est bien aussi d'avoir ce pendant-là, parce que ça donne de la proximité aux gens, ça vulgarise aussi le rôle du mec qui est là pour siffler, pour sanctionner. Donc moi, je prenais beaucoup de plaisir à avoir des relations avec les joueurs, et notamment en dehors. Je me rappelle avoir fait la demande de faire une formation avec les joueurs, qui était diligentée par Provale. C'était un business unit manager à Toulouse Business School Education. Et l'intérêt, c'était certes de me diplômer, parce qu'à 40 ans j'ai eu envie de reprendre les études. Et c'était certes me diplômer, mais c'était avoir des relations encore plus... plus profondes avec les joueurs en dehors de tout contexte de match. Parce que c'est vrai que, comme je disais, moi j'aimais bien que les gens restent à leur place, donc moi je devais rester à ma place aussi, mais je n'étais pas l'homme que je suis normalement. Donc pouvoir le partager de façon différente, c'était vraiment un enjeu pour moi. Et ce qui explique que sur la fin de ma carrière, j'étais pote avec tous les joueurs. D'ailleurs, quand on m'a demandé à Toulon comment ça se passait avec les joueurs, je me suis dit que j'avais d'excellentes relations avec tous les joueurs. Il y en a certains qui sont même sur mon répertoire de téléphone, avec qui on s'appelle encore pour échanger. C'est la belle trace qui restera peut-être de moi.

Sûrement, parce qu'on le voit en préparant l'interview, tu as cette progression — enfin, progression, je n'aime pas le terme, parce que c'est du jugement — mais sur la communication et sur l'approche que tu as. Et donc forcément, je ne pouvais pas ne pas te parler de ce Reel qui tourne, de cette vidéo courte que vous pouvez retrouver sur les réseaux, de « petit coquin », où tu tutoies les joueurs, tu sens qu'il y a cette proximité, justement, où tu arrives à tutoyer les joueurs et à vraiment créer ce respect en même temps. Mais ce respect, non pas dans la défiance ou la méfiance que tu peux avoir quand tu vas voir un arbitre en tant que joueur, mais ce respect en disant : je sais aussi être à ma place. Comment tu arrives à garder... parce que c'est un jeu d'équilibre quelque part aussi, à garder entre la proximité et le respect avec les joueurs ?

Je ne pouvais pas le faire avec tous les joueurs, quand même. Parce qu'il fallait savoir avec qui on... Parce que les préparations d'analyse de match, tout ça, bien sûr, on étudiait les comportements de certains joueurs, etc. Les joueurs durs, les joueurs qui jouent devant, qui challengent beaucoup l'arbitrage. On ne pouvait pas le faire avec tout le monde. À partir du moment où on pouvait le faire, et comme je disais, à partir du moment où le mec avait compris qu'après et avant, il pouvait y avoir une autre histoire, mais que pendant, c'était business, c'était facile de le faire. Moi, je me souviens, pas d'une déviance, mais mes parents habitent à côté de Perpignan, et tous les étés, je faisais mes matchs de préparation, je demandais à aller à Perpignan, faire les matchs à Aimé Giral, etc. Et puis il y a trop de proximité qui s'est installée avec certains, si bien qu'ils pensaient que j'étais catalan, mais je ne le suis pas. Et à un moment donné, j'ai demandé à ne plus arbitrer Perpignan. Pas pour préserver mon père, mais parce que pour me préserver, moi, et préserver les joueurs. Parce que je ne voulais pas que la relation, j'en perde le fil déjà, et qu'on se perde, parce que quand on met la proximité, évidemment, on se met en danger pour certaines choses. Donc moi, j'avais demandé justement de ne pas arbitrer. Mais à partir du moment où les joueurs savaient — parce qu'on avait des rencontres aussi avec la LNR, en dehors, où on développait, on passait 2-3 jours ensemble, voilà, en semaine, pour développer le rugby dans les coins de France où il y en avait le moins, avec des anciens internationaux, des joueurs actuels, etc. — mais à partir du moment où on savait qu'on pouvait s'éclater en dehors du match et qu'après, sur le match, c'était carré, moi j'allais à fond dans la relation. Et c'était aussi pour me servir à moi, pour me servir et pas pour me desservir, bien au contraire. Donc ça servait le joueur, ça servait... Et puis, pour Arthur Joly, le petit coquin, notre relation est née d'un moment assez épique. C'est parce qu'un jour, en touche, c'est lui qui a annoncé le nombre. Et un jour, il vient et me fait « on sera cinq ». Parce qu'il avait le petit doigt pété, et donc il ne m'en montrait que quatre. Et j'ai explosé de rire, lui a explosé de rire aussi. Et de là est née notre relation. C'est parti d'un truc plutôt sympa et humoristique. Mais après, parce que même dans l'échange qu'on a sur « petit coquin », l'échange est respectueux sur les deux. Lui me respecte et moi je le respecte. Donc c'était gagnant-gagnant.

Tu as fini avec un même, « le 3, tu sors ».

Ouais, « tu sors, tu vas te reposer ».

À quel moment tu as compris que l'autorité, ce n'est pas du fait d'hausser le ton, mais de créer de la confiance, justement ?

Déjà, quand on commence à voyager et à partir en dehors de l'Hexagone, on comprend qu'il y a deux approches. L'approche britannique, où on fait confiance quand même à la personnalité qui dirige la rencontre et qui a ainsi fait. Et nous, les Latins. Alors les Latins, c'est toujours le jeu du chat et de la souris. Et c'est vrai que la relation avec le Latin, la relation avec l'autorité se fait toujours dans l'adversité. Et c'est simplement que moi, j'avais... alors après, j'ai gagné aussi, de par mes performances, la confiance des gens. Je me suis toujours trompé sur un match, parce que la perfection n'existe pas, même si on essaye de l'atteindre. Les gens savaient que si je me trompais, c'était avec toute mon honnêteté et pas du tout quelque chose de perfide, avec un sentiment de perfidie ou quoi que ce soit. Et donc, les deux associés m'ont permis d'avoir la confiance de tout le monde. Mais parce qu'aussi, je pense que j'ai respecté beaucoup les gens. Et c'est le respect qui fait gagner la confiance dans la relation, selon moi. Et c'est vrai que de les respecter dans les décisions que je prenais, de les respecter en tant qu'individu, ça a peut-être laissé cette image de Romain Poite comme étant quelqu'un de... en qui on peut avoir confiance et qui donne le meilleur de lui-même. Ça aussi, essayer de montrer le meilleur de soi-même, reconnaître ses erreurs quand il y a à les reconnaître. Toutes ne sont pas reconnaissables, mais on peut en reconnaître certaines. C'est vraiment un marqueur qui permet aux gens d'avoir de bonnes relations.

J'allais y venir. Quand tu fais une erreur, toi, en fait, un arbitre, quel qu'il soit, quand tu t'es trompé, quelle posture vous adoptez d'une manière générale ? Est-ce qu'on va parlementer, s'excuser, essayer de comprendre, ou peut-être passer à autre chose ? Ça dépend aussi peut-être des...

Alors, il faut passer très vite à autre chose, parce que le danger, justement, c'est de vouloir compenser à partir du moment où on a compris qu'on avait fait une erreur. Moi, je regardais très peu les ralentis sur les écrans, parce que je ne voulais pas savoir si je me trompais. Et même, je n'allumais pas mon portable à la mi-temps pour savoir, sur les observateurs extérieurs, comment ils voyaient mon match. Parce que je me disais que si je me trompais, je voulais me tromper jusqu'au bout. Et ça, c'était une preuve de confiance. Mais c'est que j'étais vraiment dans l'erreur.

Et rester dans ta bulle.

Voilà. Et surtout pas être le mec qui se dit « bon, j'ai fait une erreur, alors il faut que je compense ». Non, il faut passer à autre chose et oublier. C'est fait, c'est fait. Et c'est a posteriori, dans l'analyse vidéo de la performance, qu'on trouvait les erreurs. Qu'on les trouvait plus facilement que sur le terrain, où c'est vrai qu'il y avait cette bulle, où on rentrait dans cette bulle où on ne voulait pas... On ne voulait pas sortir de ce qu'on faisait parce que c'était nous mettre en danger. Et après, la compensation, il n'y a rien de plus terrible dans le rugby. Parce qu'on réagit à une réalité, on ne réagit pas à une supposition ou une pensée. Donc il faut faire référence à la réalité pour être le plus juste possible.

Et pour se projeter, un arbitre prend une centaine de décisions, ou des centaines de décisions par match. Tout va très vite. Tu as 30 joueurs, des fois tu as jusqu'à 80 000 personnes autour de toi. Comment tu arrives, avec tes clés et tes techniques — parce que ça, je pense que c'est intéressant et puis ça peut aider tout le monde — à rester lucide dans ces moments de stress, de pression que tu peux avoir lors d'un match ?

Je ne vais pas dire que je n'étais pas stressé, bien au contraire, j'avais du stress. Mais c'était toujours orienter le stress de façon positive. C'était une opportunité de se connecter un peu mieux à l'événement. Et ça, c'est le premier abord. Le deuxième, c'est que je m'étais dit et je me disais toujours : je ne vais tuer personne. Personne ne va mourir. Ça reste du sport, même si c'est un sport professionnel et qu'on ne peut pas galvauder certaines choses, notamment la performance et le rendu qu'on doit aux gens qui investissent dans le rugby, qui sont acteurs aussi du rugby. Donc voilà. Et le troisième volet, c'était cette volonté d'atteindre la perfection, sachant que je ne pourrais pas l'atteindre, quoi qu'il arrive. Mais c'était cette volonté d'atteindre la perfection pour justement être le plus juste possible. Ça, c'est important, être le plus juste. Et puis, pour être sincère, on le disait tout à l'heure, on est dans une bulle. Qu'il y ait 10 spectateurs ou 80 000, on n'entend personne. Je ne veux pas dire qu'on n'entend personne, mais on n'écoute personne.

Peut-être même que des fois, à 10, tu entends plus, parce que ça ne se noie pas. Pendant le Covid, par exemple.

Pendant le Covid, on entendait les bancs, on entendait tout ça. Mais non, c'était les trois volets que je disais. Je ne vais tuer personne, ça reste du sport. Je vais essayer d'atteindre la perfection. Et puis, si je suis tendu, c'est bien, parce que ça me permet d'être encore plus connecté à ce qui va se passer.

J'ai deux questions. J'aimerais revenir sur ce que tu as dit précédemment, sur le fait que « j'aimerais atteindre la perfection, mais je sais que la perfection n'existe pas ». Ce chemin, cette explication-là, tu l'as à 40 ans passés. Mais le jeune... j'imagine qu'on est aussi un peu formaté en disant : il y a une règle, vous êtes là pour l'appliquer, c'est carré, c'est comme ça et c'est intangible quelque part. Je ne sais pas si tu rejoins. Comment on arrive, de ce postulat où on nous demande quelque part de respecter la règle et d'être vraiment carré, d'avoir cette perfection, à en venir, à 40 ans passés, avec l'expérience qui passe aussi, de se dire : en fait, la perfection, elle n'existe pas ?

C'est tout. C'est l'élément moteur de l'arbitrage, c'est la remise en question en permanence, c'est-à-dire faire des feedbacks sur ce qu'on a fait. Je me souviens, parce que j'ai travaillé aussi avec une coach en entreprise pendant que j'arbitrais, pour me donner des clés sur autre chose. Elle me disait : mais vous êtes des grands malades, les sportifs de haut niveau. En fait, vous allez travailler sur les 10-15 % que vous ne faites pas de bien. Vous ne capitalisez jamais sur les 85 % ou 90 % que vous faites de bien. C'est vrai qu'elle m'avait éveillé aussi sur ça, ça donne de la confiance. C'est vrai que quand on se dit... on va toujours chercher le mauvais ou le pas bon, mais est-ce qu'on n'a pas envie aussi de capitaliser sur ce qu'on fait de bien ? Alors, c'est un manque d'humilité, on pourrait dire que c'est presque un manque d'humilité. Mais non, en fait, c'était par rapport à la perfection. Au début de ma carrière, je dirais, je n'en avais pas l'ambition. Donc je ne réalisais peut-être pas forcément. J'arbitrais, je m'amusais, j'étais dans le move, on va dire. Et puis après, à force de se remettre en question, à force de remettre le couvert, à force de remettre le travail, on grandit. Et puis cette remise en question faisait que finalement, je me disais : bon, d'accord, ça c'était bien. Et puis après, on allait sur ce qui était moins bien pour justement le travailler. Parce que ce qui est bien, c'est forcément acquis. Mais ce qui n'est pas bien, c'est forcément à développer et à changer.

Comment est cultivé cet équilibre-là, notamment au début, où on te montre ce qui n'est pas bien ? Est-ce que tu ne peux pas développer un syndrome de l'imposteur quelque part, tu vois, dans les premières années, parce qu'après, tu as le recul, tu as cette analyse-là ?

Les gens pensent qu'on traverse les événements sans... Mais bien sûr qu'on s'en veut, on s'en veut énormément, par rapport à la justice et l'équité. Quand on fait une erreur, il y a forcément une victime. Donc on s'en veut énormément. Et c'est le moteur, justement, qui nous pousse à avancer pour ne pas se mettre en difficulté plus tard avec une situation qui ne sera pas la même, mais qui sera similaire. Donc... on a ce sentiment de goût amer. Moi, je me souviens, la décision des Lions en 2017, où je reviens sur ma décision, c'est parce qu'il y avait un goût amer dans mon premier coup de sifflet, où je siffle pénalité. Et heureusement, après, j'ai mis mêlée. Chose qui n'est pas à faire et qui ne doit pas se faire, et qui ne s'est jamais fait, en tout cas à haut niveau : revenir sur sa décision. Parce qu'un arbitre ne revient jamais sur sa décision. Et mon mentor, Francis Deltorne, qui est décédé aujourd'hui, me disait : quand tu te trompes, tu te trompes à 150 %, comme ça tu ne te mets pas en difficulté. Et c'est vrai qu'il avait raison. Mais au-delà de ça, l'erreur, l'erreur, elle fait très mal. Mais il faut très vite, comme je disais, tout ce qui était émotion négative, on doit la transformer en émotion positive. C'est-à-dire que c'était un super challenge pour progresser. Donc l'erreur, elle fait mal, mais il faut vite digérer la sensation et partir sur le travail pour essayer de ne pas la commettre à nouveau.

Est-ce qu'il y a une décision qui t'a poursuivi longtemps, plus longtemps que les autres ? Que ce soit bonne ou mauvaise — on ne va pas parler du mauvais, parce qu'on va aussi parler du bon, justement. Une décision qui t'a poursuivi un certain temps ?

Il y en a deux. Il y en a deux. Il y a un carton rouge que j'avais mis à Nouvelle-Zélande - Afrique du Sud, parce que j'avais mis deux jaunes au même joueur, Bismarck du Plessis. Et sur la première, c'est sur un plaquage haut, je mets le premier jaune. Et c'était les premiers temps où on utilisait la vidéo pour le jeu déloyal, et moi je n'en avais pas la maîtrise, sincèrement. Et j'avais mis un jaune alors que j'étais resté sur ma vision de terrain. Alors que ce n'était pas un jaune, c'était un contact épaule-épaule et c'était sur Carter. Ensuite, derrière, il me fait une percussion avec le coude en avant, dans la gorge de Messam, je crois que c'était. Je suis obligé de lui mettre un rouge. Comme le premier jaune n'existait pas, évidemment que je me suis fait démonter par tout le monde. Ça, ça m'a poursuivi quelque temps. Et après, la décision des Lions, où je reviens sur ma décision, c'est la décision la plus juste, mais ce n'était pas la bonne décision, parce que je suis payé pour prendre des décisions dans le money time. Et surtout là, c'était un match nul, donc il fallait être encore plus fort. Donc celle-là m'a beaucoup impacté. Parce qu'on se souvenait plus de moi que des deux équipes ou des joueurs de la tournée des Lions, qui avait été une tournée incroyable.

C'est ce qu'on dit généralement : un bon match, c'est un match où on ne se souvient pas de l'arbitre, mais des actions des joueurs.

Exactement, c'est toujours ça. On nous demande c'est quoi un bon arbitre, mais c'est un arbitre dont on ne parle pas à la fin d'un match. Et nous, on se satisfait de ça.

J'avais une question par rapport à ça. Tu as vu l'évolution, parce que tu as fait 15 ans, de 2007 à 2022, grosso modo au plus haut niveau. Tu as vu l'évolution de l'arrivée des ralentis, des vidéos, des réseaux sociaux, des commentateurs, du décryptage, de l'analyse. Avant, tu avais une émission, mais maintenant, tu en as peut-être toute la semaine. On va revenir sur des actions, sur des points forts. Tu as même des décryptages à la mi-temps. Tu as une chaîne qui fait ça très bien, avec des palettes, etc., pour t'expliquer. Comment tu as vécu ce passage-là ? Et à quel point, en tant qu'arbitre, ça peut te peser ?

On va dire que le passage le plus difficile, ça restera les réseaux sociaux, j'y reviendrai après. Mais le passage le plus facile, c'est qu'à partir du moment où on se met en scène, qu'on est un homme public, il faut accepter d'être critiqué par n'importe qui. Et ça, moi, je l'avais complètement intégré. Donc voilà, la critique, je ne dis pas que je ne la retenais pas, bien au contraire, je m'en servais pour travailler, pour devenir plus fort. Mais amen, la critique ne me posait pas de problème. Par contre, il y avait des façons de la formuler. Et à partir du moment où elle était bien formulée, elle était positive pour pouvoir travailler dessus. Après, quand c'était juste un exutoire, celle-là, je ne la gardais pas. Donc moi, j'avais intégré que j'étais un personnage public et que n'importe qui pouvait me juger, qu'on soit spectateur, téléspectateur, entraîneur, joueur, etc. Après, le deuxième, les réseaux sociaux, je m'y suis mis à la fin de ma carrière. Il n'y avait qu'un seul réseau social — je ne sais pas si je peux le citer — c'était LinkedIn, où j'étais dessus, mais ce n'était pas plus pour un côté professionnel qu'un côté... des vidéos tous les jours, quoi. Genre on fait un truc, on se met de suite en scène. Non, ce n'était pas du tout... ce n'était pas ma personnalité. En plus, moi, j'aimais bien... je sélectionnais toujours mes moments de communication avec les gens. Parce que tout ce qui est rare est forcément précieux. Donc moi, pour vivre heureux, vivons cachés, je ne m'exposais pas trop. Et après, je n'étais pas sur les réseaux sociaux. Parce que... parce que c'était hyper dangereux. Et puis, sincèrement, je n'avais pas un caractère à accepter ces critiques faciles, toutes ces choses-là. Franchement, non. Je n'y étais pas du tout. Je me suis mis sur Instagram et sur Twitter, parce que tout le monde m'avait demandé d'avoir un compte pour pouvoir relayer des choses du club. Mais sinon, il y a plein de monde qui me demande d'être ami avec moi. Mais les pauvres, ils ne savent pas que ma page, il n'y a rien dessus. C'est juste pour accéder aux réseaux sociaux.

Tu as fait énormément de matchs. Je ne vais pas dire de bêtises : 228 matchs en Top 14. Tu as fait 103 rencontres européennes.

C'est l'interview la plus précise à laquelle j'assiste. Félicitations, franchement.

Merci. Je crois que c'est pour un compliment.

Ah oui, c'en est un.

228 matchs en Top 16, Top 14. Tu en as fait 103 en européen et aussi 75, je crois, en international.

73.

73. 73, dont — tu vois, il fallait que je me rattrape après ce que tu as dit — 73, dont les Coupes du Monde, dont des test-matchs. Comment tu prépares ces événements qui prennent de plus en plus d'importance, de valeur, où tu arrives aussi sur des matchs couperets, quand tu arbitres des test-matchs, c'est un petit tournoi très rapide, ou encore pire, sur les Coupes du Monde ? Et quelle différence tu fais entre l'arbitrage que tu connais chaque week-end en Top 14 et l'arbitrage, on va dire, un peu plus exceptionnel que tu découvres sur les championnats européens ou internationaux ?

Alors, je ne vais pas dire que je préparais les matchs tous de la même façon. Mais je les abordais tous de la même façon, avec tout le respect qu'on doit pour le match, pour les joueurs, pour les acteurs, parce que c'est les mêmes, mais le niveau est différent. Alors c'est vrai qu'un test-match, on le prépare avec plus de vitesse, un match international aussi, plus de vitesse, etc. Mais dans l'analyse, c'était pareil, c'était la précision de mon analyse qui était la même en Top 14, ou en Top 16, ou en Coupe d'Europe. D'ailleurs, la Coupe d'Europe, c'est la compétition majeure pour moi, c'est celle où je me suis le plus régalé. C'est vraiment la compétition. Comme je dis, je me serais fait tuer pour aller arbitrer en Coupe d'Europe. Pourquoi ? J'ai adoré. Parce que c'était du jeu total, c'était un super niveau de rugby. Avec un peu moins de pression qu'un match international, mais les gens abordent la compétition avec beaucoup d'appétit. C'était toujours des super matchs. Moi, j'ai eu la chance de faire beaucoup de matchs en Coupe d'Europe. Et c'était vraiment... Ce n'était pas l'objet de la question, mais...

Non, mais c'est intéressant.

J'ai abordé les matchs de la même façon. Après, en sachant que les tenants et les aboutissants étaient différents, c'est vrai que les attentes du haut niveau n'étaient pas les mêmes que le championnat domestique. Mais pour ça, pour toutes ces adaptations d'arbitrage, on avait beaucoup de rencontres entre nous au niveau international. Moi, j'étais au début de l'ère où on n'avait pas de réunion au niveau international, on avait juste un mini-camp. Et après, on en avait deux, voire trois, voire quatre. Après, on faisait des retours de matchs à Londres pour les Six Nations, des retours de matchs pour le Rugby Championship à Sydney ou à Auckland. Vraiment, l'arbitrage s'est professionnalisé et moi, j'ai été dans cette mouvance-là. Donc ça réduisait le champ des différences entre nous, entre les différents hémisphères, etc. Donc tout ça a fait que finalement, on avait beaucoup de certitudes pour diriger les matchs, plutôt que des questionnements. Et ça donnait ce que ça donnait sur le terrain, c'est-à-dire avec moins de difficultés et moins d'erreurs. Parce que justement, il y avait ce travail en commun, il y avait tout ça. Moi, j'aime beaucoup travailler avec les autres. Et on avait cette opportunité-là de pouvoir mutualiser beaucoup de choses. Et ça nous permettait de nous nourrir les uns des autres, avec ce qu'on avait envie d'ingurgiter comme nourriture. Donc non, c'était la même préparation, mais avec une intensité différente en fonction du niveau. Ça, c'est une évidence.

Je pense que ce qui est hyper intéressant et grisant dans cette activité-là, sur le niveau international, déjà européen, mais surtout international, c'est que tu dois te nourrir des autres cultures, des autres façons de faire. Toi, tu es arbitre français, tu vas avoir une culture peut-être avec un Néo-Zélandais, un Australien, un joueur d'Afrique du Sud, un arbitre d'Afrique du Sud, je dis une bêtise, mais... C'est peut-être ça aussi. Comment vous vous nourrissez les uns les autres ? Comment vous arrivez à vous comprendre ? Et aussi, comment tu t'adaptes avec les cultures, la façon de faire au niveau des joueurs ?

Alors ça, moi, je le faisais avec mes assistants en France et mes assistants à l'étranger. Et d'ailleurs, je disais toujours au patron de World Rugby : moi, je préfère sortir avec des étrangers. Des étrangers que je ne connais pas et tout. Parce que l'enjeu, en fait, c'était... ce n'était pas de donner des leçons en préparation de match sur la constitution de l'équipe ou quoi que ce soit, parce que les mecs, je partais d'un principe, s'ils étaient là, c'est qu'ils étaient compétents. Mais c'était surtout les inviter dans mon arbitrage. C'est-à-dire qu'on fasse corps et qu'on ne fasse qu'un, à trois sur le terrain, voire quatre avec l'arbitre vidéo. Mais que toutes les sensibilités que je pouvais avoir, il fallait qu'ils aient les mêmes. Et vraiment que... Moi, je n'aimais pas que mes assistants me parlent tout le temps. La relation, elle existait, elle était effective. Quand ils allaient me dire un truc, je n'allais pas me poser 50 questions. Quelqu'un qui parle tout le temps, comme je fais là, à la limite, on ne l'écoute plus au bout d'un moment.

Là, c'est voulu.

Oui, oui. Mais quelqu'un qui va parler une fois, tu sais très bien que ça sera hyper important. Ça, ça m'est venu d'une relation avec Lionel Nallet. La première fois que je l'ai arbitré, quand il était au Racing, capitaine — ça, c'était un joueur extraordinaire. Et la première fois, il vient pour me voir et me dire un truc, j'ai un peu négligé tout ça. Et après, quand j'ai revu la vidéo, je dis : purée, mais en fait, il avait raison. Et Lionel Nallet, à tous les matchs, il ne disait pas beaucoup de choses. Il en disait une ou deux. Tu avais intérêt à switcher quand il t'avait donné l'info, parce qu'il y avait vraiment quelque chose. Ce n'est pas le même qui venait toujours se plaindre ou toujours essayer de gratter un euro sur des euros de la décision. Et donc, par rapport aux autres, moi, j'aimais être avec les autres et j'aimais toujours découvrir des nouveaux personnages, des nouvelles personnalités. Et puis après, c'est vrai qu'à l'international, on partait trois semaines ensemble. Donc on partageait beaucoup de choses. On partageait toute la semaine les repas. Et puis on était capables de parler de tout. D'une cohésion qui se devait faire. Pas forcément que de rugby : de politique, de vie familiale, de vie sociale, tout ça. Ça permettait d'avoir un seul objectif. Pour moi, je connaissais les personnes, je connaissais leur expertise. Parce que s'ils étaient là, c'est parce qu'ils l'avaient mérité, que je n'avais pas de questions à me poser. J'étais plus sur : comment je les amène à moi pour qu'on ne fasse qu'un et que tout le monde puisse se comprendre.

Tu viens faire du management dans ta petite équipe ?

Oui. C'est pour ça que je me suis mis à partager mes expériences personnelles et professionnelles de rugby avec le monde du management. Parce que la passerelle est très facile à faire. Arbitrer, c'est manager, et manager, c'est arbitrer. Les deux sont très liés. Sauf que dans le sport, on a cette forme un peu ludique qui permet d'aborder les choses de façon plus facile, peut-être, qu'en entreprise, où on va d'objectif en objectif. Mais voilà, faire du management. Et c'est pour ça que j'ai repris mes études à l'âge de 40 ans. Déjà parce que j'en avais marre de faire que du rugby. J'avais envie de m'aérer un peu la tête. Et j'avais repris mes études sur un master et un bachelor, justement, dans le management.

Je reviens un petit peu en arrière, sur le côté rugby international. J'ai découvert qu'il existait — le nom, je ne l'avais pas — le Celtic Pro 12, équivalent du Top 14 en France. Tu as arbitré cette finale en 2012. On imagine que déjà, à l'époque, ça ne devait pas être commun. Il y a des ponts qui se font, mais ça ne devait pas être commun.

Je suis le seul Français qui l'ait fait, oui.

Quelle expérience, tu veux dire ? Parce que c'est hyper particulier d'arbitrer une finale de saison régulière dans un pays que tu ne connais pas, ou peut-être qu'ils ne t'ont même jamais vu parce que tu as juste fait quelques test-matchs là-bas, de te retrouver et arbitrer une finale sur un championnat que tu ne connais peut-être pas aussi ?

Comme c'était Irlandais contre Gallois, c'était le Leinster contre les Ospreys. Les arbitres de haut niveau qu'ils avaient à cette époque-là, c'était des Irlandais et des Gallois. Donc ils ont invité un Français. Et ça a été un véritable privilège. Si bien que ça m'a donné de l'appétit, j'ai dit à Tony Spreadbury, le patron des arbitres anglais à l'époque : il ne me manquera plus que la finale de Premiership à faire. Donc si un jour tu as la bonne idée de m'inviter, ça sera avec plaisir. Mais non, c'était un privilège, un vrai privilège. Et je me suis régalé. En plus, les Ospreys gagnaient à la fin, au Leinster. C'était à Dublin, la finale, sur leur stade. C'était incroyable. Moi, je fais partie des privilégiés de l'arbitrage du rugby. Après, quelque part, je me suis gagné.

C'est ce que j'allais dire. Tu as été élu meilleur arbitre de Top 14 six fois.

Ça m'a coûté beaucoup d'argent pour avoir tous ces trophées. Pour payer des coups à boire aux joueurs, pour qu'ils puissent voter pour moi, les entraîneurs.

J'imagine, c'est un lobbying énorme. Quand tu as cette reconnaissance — donc maintenant c'est dans la Nuit du Rugby, où on met en avant les différentes personnalités individuelles dans un sport très collectif, c'est quelque chose qui n'est pas tout le temps commun dans la culture, du moins — quand tu as ces reconnaissances, est-ce que ça te nourrit quelque part ? Tu te dis : bon, j'ai bien bossé. Ou tu passes rapidement à autre chose ?

Paradoxalement, on va passer à autre chose très rapidement, parce que l'humilité, c'est un des marqueurs de l'arbitre, du personnage de l'arbitrage. Et c'est vrai que c'est bien, mais on n'avait pas l'habitude de dire — enfin, moi j'avais l'habitude de dire — qu'il faut que ce soit le rugby qui ressorte vainqueur de la rencontre et pas l'arbitre. Donc voilà, bien sûr qu'on est très honoré, je veux dire, d'avoir ce prix-là, parce que c'est la reconnaissance de ses pairs et de tout un écosystème. Donc c'est vraiment une preuve de confiance remarquable et remarquée. Mais après, on passe vite à autre chose, parce qu'il ne faut pas s'attarder trop sur ces choses-là, parce que ça pervertit vite, quoi. Ça fait monter le melon.

C'est ce que j'allais dire. Ou le melon, on ne savait pas de quel coup on est.

Le melon, ça fait gonfler le melon.

Sur toutes les rencontres internationales que tu as faites, tu as aussi arbitré dans les Coupes du Monde, tu as aussi été arbitre assistant, je crois, sur une Coupe du Monde, en finale. Est-ce qu'il y a un moment qui t'a marqué plus que d'autres ? Parce qu'on ne se rend pas compte de ce parcours extraordinaire, sur le nombre de matchs, sur le vécu. Qui t'a marqué plus particulièrement ? J'imagine que c'est toujours dur d'en trouver un.

Non, c'est facile, parce que mes histoires avec les Coupes du Monde, c'est des histoires douloureuses. Je n'ai jamais fait de phase finale au centre. Par contre, j'en ai fait un paquet à la touche. Donc quelque part, il y avait un petit niveau de performance qui était acceptable, mais pas assez pour faire le mieux. C'est ma grande frustration, de ne pas avoir fait une phase finale. En 2011, j'étais trop jeune. En 2015, ça ne s'est joué à pas grand-chose, parce que c'est un milieu qui est politisé, géopolitique, politique, donc on en restera là. Et ensuite, en 2019, j'ai un match, c'est Russie - Samoa, où j'allais pour mettre un rouge, on me fait mettre un jaune, et puis c'était un rouge, et ça m'a coûté... c'était la quart de finale. Mais ça restera la frustration de ne pas avoir fait de phase finale en Coupe du Monde.

Tu disais tout à l'heure que le principal, c'est d'oublier l'arbitre par rapport au jeu. C'est un métier ingrat, où l'arbitre, c'est souvent la personne qu'on remarque quand on n'est pas d'accord ? Est-ce que c'est parfois ingrat, ce poste-là ?

Le désaccord, ça fait partie de la relation. Donc ça, on l'accepte. On sait pertinemment aussi que la façon dont on va voir les choses... il y a une image du 6 qui est posée sur la table avec deux personnes. Et la personne de droite voit un 9 et la personne de gauche voit un 6. Donc ça aussi, c'était... peut-être une marque de respect vis-à-vis des autres gens. Moi, quand on me dit qu'on n'est pas d'accord, j'ai dit qu'on avait le droit de ne pas être d'accord avec moi. Moi, ce n'est pas parole d'évangile, ce qui sort de ma bouche ou les décisions que je prends. Je pense que le désaccord a le mérite d'exister. C'est celui qui fait avancer aussi, qui fait réfléchir les choses différemment. Moi, je n'avais pas de souci avec le désaccord, le désaccord d'une personne. Au contraire, c'était plus un axe de réflexion qu'un axe d'énervement ou de confrontation.

Tu as connu l'arbitrage vidéo qui est arrivé au rugby. Il y a cet intérêt-là où le rugby a été souvent précurseur. D'autres sports s'y mettent, mais des fois en freinant des quatre fers. Qu'est-ce que tu as trouvé d'intéressant dans l'arbitrage vidéo ? Et vous, en tant qu'arbitres, comment vous l'avez adopté et perçu ?

Alors, ça a été difficile au départ, parce que c'est vrai qu'on en faisait une utilisation qui était abusive. On était sur des moyennes de 6 appels par match, des fois, et on perdait nos responsabilités. Donc c'était pas... Mais c'est un outil indispensable aujourd'hui. Vu les enjeux, on n'a plus le droit de se tromper. Alors, l'évolution, elle est venue du fait qu'on avait mis des juges d'en-but au départ.

Oui, c'est vrai.

Et comme la retransmission de Canal+, c'est performant, on se rendait compte que l'œil humain n'avait pas d'égal avec la machine, enfin avec l'outil vidéo. Et c'est pour ça qu'on a basculé sur la vidéo après derrière, parce que ce n'était pas équitable. Mais la vidéo aujourd'hui... alors il y a deux pendants dans la vidéo. Il y a le premier pendant, c'est que... on passe par la vidéo pour vendre une décision. C'est-à-dire qu'on a tous les éléments, mais comme c'est une décision impactante, une décision forte, on va la mettre en lumière pour tout le monde. C'est-à-dire prendre tout le monde par la main pour qu'ils puissent venir avec nous et comprendre ce qu'on va faire.

Et c'est ce qui est intéressant. Pardon, je fais juste une parenthèse. Quand tu appelles l'arbitre vidéo, aujourd'hui, les mots sont très clairs. C'est « décision terrain ». C'est essayer, par exemple, montre-moi quelque chose qui me contredit, quelque part.

Voilà, et c'est exactement ça. Et la deuxième, c'était qu'il nous manquait un élément, où on a un doute sur l'action. Et on va passer par la vidéo pour le vérifier, parce qu'on n'a pas eu le temps de le voir, on ne l'a pas vu, ou alors on n'a pas voulu le voir.

Et ça va tellement vite, notamment sur la protection des joueurs, puisque maintenant tu as dû aussi voir ce changement, où les joueurs sont de plus en plus protégés, et c'est tant mieux, sur la position de l'impact, à l'endroit précis. À vitesse réelle, c'est difficile de s'en rendre compte.

Et la vidéo, aujourd'hui, eu égard aux investisseurs, à tout l'argent qui est mis dans le rugby, il y a très peu de droit à l'erreur. Donc on essaie de le limiter. C'est dans un protocole bien déterminé, que ce soit la marque ou le jeu déloyal. Après, le reste, c'est des erreurs humaines. Mais il faut essayer de les limiter. Et eu égard aux investisseurs, il y a ce devoir, c'est le détail du détail de haut niveau. Il faut maîtriser tout, en tant qu'humain, mais des fois, on ne peut pas tout maîtriser.

Et qu'est-ce que les gens ne comprennent pas du métier d'arbitre ? Les supporters, les passionnés, les entraîneurs, le bord de terrain ?

Il y a deux choses. La première, c'est comment on peut être arbitre. Parce que faire respecter les règles, on le disait, c'est toujours dans l'adversité. C'est comme une secte, pour certains, d'ailleurs. Mais rassurez-vous, ça se passe bien. Il y a ça, et puis il y a aussi, ce qu'ils ne comprennent pas, c'est que c'est un passionné, c'est un passionné comme un joueur, mais il se passionne de façon différente et il est complètement acteur. Je le disais, on est les premiers spectateurs de la rencontre, avec la perfidie de pouvoir faire ce qu'on veut du match, mais ça, on se garde de le faire. Et si on voulait, on fait ce qu'on veut du match. Parce que le règlement, il est tellement pléthorique. C'est un pavé comme ça, il y a 26 règles, des sous-sous-règles, des petits A, des petits B, des petits astérisques. On peut faire tout et n'importe quoi dans l'arbitrage du rugby. Donc que les gens, à la limite, s'estiment un peu heureux de ce qui se passe, même s'il y a des erreurs, parce que ça pourrait être... Et puis il y a l'interprétation aussi.

Tu vois l'angle où tu regardes.

Voilà, le rugby, c'est... véritablement, véritablement. Donc les gens sont plutôt intègres.

Est-ce qu'il y a une forme de solitude intérieure quand tu es arbitre de haut niveau ?

Ouais, ouais. Parce qu'en fait, tu te prépares tout seul. Toute ta semaine, t'es tout seul. Même si t'as des échanges téléphoniques et tout, ce n'est pas des relations de rapport que tu as en proximité. Ça, c'était le marqueur aussi qui m'a beaucoup plu quand je suis allé en club, c'est-à-dire qu'on se retrouvait tous dans un collectif ensemble, et on vivait toujours ensemble. Alors que là, toi, t'as ta semaine où t'es tout seul. Ouais, il y a une forme... De toute façon, c'est une discipline individuelle, même si elle est faite en équipe, parce que chaque personnalité est différente, quoi, et a des rôles différents. Mais ouais, il y a un peu de solitude dans ce métier-là, ouais. Parce qu'on est tout seul toute la semaine, quoi.

Tu m'as fait une transition sans le vouloir, parce que je voulais aborder ta fin de carrière. On va croire que ça a été préparé dans les deux sens. Par ta fin de carrière en tant qu'arbitre en 2022, tu as rejoint le staff du RCT, du Rugby Club Toulonnais. Quelle a été cette différence que tu as vue, notamment quand tu parles de cet aspect collectif, et quelle approche tu as eue par rapport à ça ?

Évidemment, ça a été cette sensation d'être dans un collectif, cette belle sensation d'être dans un collectif, de travailler ensemble, de découvrir aussi des nouvelles personnes. Et puis, comme je disais, ce n'était pas l'avenir financier qui m'intéressait, c'était l'avenir humain. C'était l'aventure humaine qui me guidait vers ça, parce que c'était quelque chose que je ne connaissais pas. Et après, ce qu'il y a de bien, c'est que professionnellement, ça m'a fait grandir, parce que c'est le détail du détail, mais pire que dans l'arbitrage. Tout est minuté. J'ai découvert deux choses : une aventure humaine et une façon de travailler. Parce qu'après, on comprend mieux les réactions épidermiques sur le bord du terrain. Parce que quand tu te lèves à 6 h du matin tous les matins et que tu es au club jusqu'à 19 h, tu passes beaucoup de temps. Donc ça te fait chier que le mec se trompe au milieu.

Quel était ton rôle au RCT lorsque tu as intégré le staff ? J'imagine que bien évidemment, il y avait la partie arbitrage. Et eux, qu'est-ce qu'ils venaient chercher en toi ?

Alors, ils venaient chercher l'expertise arbitrale. Et puis après, on s'est rendu compte que la zone d'affrontement, c'était la zone la plus légiférée, l'attitude au contact. Donc ce qu'on a fait, on a bossé aussi sur ça. Je bossais sur les attitudes au contact des joueurs. Je faisais un feedback sur toutes leurs attitudes au contact lors d'un match. Par match, j'avais 150 à 200 situations à gérer. Je faisais 150 à 200 clips, entre les clips des décisions contre nous, les clips des décisions dont on aurait pu bénéficier pour l'arbitre, et après toutes les attitudes au contact des joueurs. Le plaquage, toutes les formes d'attitude au contact qu'il y avait. Du fait que c'était la zone la plus légiférée, c'est une zone où je pouvais apporter un plus. Moi, j'ai apporté un plus là-dessus. Après aussi, avec le plaisir de finir premier en discipline sur une saison, la deuxième saison. Parce que la première, je n'étais pas forcément trop présent au club parce que je passais le diplôme d'entraîneur pour avoir un peu plus de légitimité sur la fonction. Et d'ailleurs, ça m'a rassasié au niveau des études. Après, j'ai dit : j'arrête. Ah ouais, là, j'ai dit : j'arrête. En plus, je l'ai fait en un an, alors que tu peux le faire en deux ans. Mais moi, je l'ai fait en un an pour que ça aille vite. J'ai découvert des personnes, j'ai découvert des façons d'aborder le rugby, des façons de voir le rugby différentes. Et puis surtout, j'ai découvert des amis aussi, donc ce n'est pas négligeable.

Depuis 2024, tu es à la Fédération française de rugby, sur le pôle arbitrage. En quoi consiste ton poste ?

Au départ, j'étais sur le secteur pro, c'est-à-dire manager les arbitres, les arbitres assistants et les arbitres vidéo. Et on s'est rendu compte, comme on était deux sur le poste, que c'était un poste pour une personne. Et donc moi, je suis parti sur une autre fonction qui a commencé en février. C'est sur la transversalité du monde pro avec le monde amateur, en essayant de mettre des choses en place. En fait, l'arbitrage, selon moi, il manquait de structuration et de professionnalisation. C'est ce qu'on a mis en place avec les moyens qui sont conséquents et les moyens que la Ligue nous alloue, pour justement structurer ça et structurer la performance, de ce fait. Je vais essayer maintenant de le mettre en place dans le monde amateur. Amateur : Nationale 1, Nationale 2 et Fédérale 1. Donc c'est ma nouvelle mission. M'occuper de la technique et être peut-être à la détection des futurs talents du secteur pro pour l'avenir.

C'est chouette, ça permet ce côté transmission et ce pont que tu fais, c'est intéressant.

Oui, c'est quelque chose qui me correspond plus, à la limite, que la première fonction que j'avais quand j'étais à la Fédération.

Qu'est-ce que le rugby t'a apporté que tu aimerais lui redonner ?

Je vais dire tout. C'est beaucoup. Je disais, ça m'a apporté humainement, ça m'a apporté beaucoup de plaisir. Bien évidemment qu'il y a envie de rendre au rugby tout ce que j'ai pu. C'est pour ça que d'être dans la transmission, c'est mieux que d'être dans le constat. Et puis, non, non, je veux dire, le rugby m'a beaucoup donné. On m'a donné ma femme aussi.

Ah, elle est de là.

Parce qu'elle était issue d'une famille de rugbymen.

Ça arrive avec la carte blanche, avec la belle-famille.

Ouais. Il y a eu des périodes dures quand même aussi, parce que beaucoup d'absence. Ça fait à peu près 3-4 mois par an où on n'est pas à la maison. Et puis, moi, j'ai deux filles, je ne les ai pas vues grandir à cause du rugby, on va dire. Mais bon, c'était aussi une discipline très individualiste, très égoïste. Et puis, paradoxe, on ne fait pas les métiers qu'on fait sans avoir les épouses qu'on a. Et voilà, quoi. Un jour, ma femme me dit : c'est dans la corporation policière, dans la corporation des arbitres de rugby, où il y a le plus de divorcés. Je dis : regardons, on est encore ensemble.

Et pourtant, tu as fait les deux.

J'ai fait les deux, j'ai essayé, mais je n'y suis pas arrivé.

Tu remontais les statistiques. Vous remontez les statistiques, pardon. Tu parlais de la partie transmission. Une des parties que je trouve intéressantes dans ton parcours, c'est que tu as démarré assez tôt, paradoxalement, parce que certains veulent transmettre, mais plutôt une fois qu'ils ont fini leur carrière professionnelle. Sur la transmission, puisque depuis 2016, tu fais des conférences, tu interviens dans des entreprises. Sur quoi on te sollicite et quelles clés tu aimes faire passer ?

J'avais même commencé plus tôt, j'ai coaché Pierre Brousset à ses débuts en Fédérale 3, parce que moi j'avais... oui, les gens ne l'ont pas, mais j'ai commencé, dès qu'il était en Fédérale 3 en fait, à travailler avec lui pour l'amener vers le haut niveau, parce qu'il avait les bases pour. Je l'avais vu arbitrer une fois une équipe réserve à Muret, qui était mon club. La transmission, ce que j'aime faire dans les conférences, ce n'est pas donner des cours ou des leçons aux personnes. C'est vraiment transmettre avec beaucoup de simplicité, d'humilité. D'ailleurs, je ne montre que des séquences qui sont négatives pour moi, pour leur montrer que c'est sur le négatif qu'on construit le positif. Cette transmission se partage parce que, comme je le disais, dans le sport, on n'a rien inventé. Mais on a ce côté plus décontracté qui permet de faire des constats sur le management, sur beaucoup de choses qui peuvent se retranscrire en entreprise. C'est plus un partage d'expérience et une transmission. Des fois, les gens prennent peut-être 10 %, 20 % de ce que je dis, ou 80 %, 90 %, je ne sais pas. En général, ça se passe toujours très bien. Mais voilà, c'est parce que j'ai envie de partager avec les gens. Je n'ai pas envie de dire : voilà, regardez ce que je fais.

C'est un sujet en soi.

La verticalité, ce n'est pas trop mon truc. Il en faut dans la vie, mais ce n'est pas trop mon truc.

Qu'est-ce que le monde de l'entreprise peut apprendre d'un arbitre, si tu devais transposer ?

Apprendre, ça c'est une bonne question. Qu'est-ce qu'il pourrait apprendre ? Il peut apprendre dans les thématiques de la gestion du stress, la gestion des conflits, la prise de décision, l'application des protocoles, savoir comment ils sont faits, comment on peut les appliquer dans les meilleures conditions, comment on peut les aborder, etc. C'est plus dans la dimension humaine que j'ai construit mes sujets. C'est ce qui plaît aux gens. C'est beaucoup de mettre de l'humain dans le professionnel. C'est ce qui permet de prendre du plaisir dans les choses, etc. Donc on peut apprendre beaucoup d'un arbitre, je pense. Surtout quand ça a été son métier. L'humilité fait que je ne sais pas trop exactement ce qu'on peut apprendre, mais il y a plein d'éléments. Évidemment, quand on retravaille, qu'on fait un feedback, qu'on va chercher les éléments de progression, on travaille sur l'élément et on arrive à découvrir des choses qu'on a le temps de découvrir. Alors qu'en entreprise, comme je disais, on va d'objectif en objectif et on ne fait pas de retour sur l'expérience. Et nous, on fait ce retour sur l'expérience qui nous permet de grandir et d'être plus performant après. Donc la résilience, on dira, alors. Voilà ce que je viens de dire, la résilience.

Si tu avais trois règles que tu aimes, par exemple, donner à un directeur, à un chef d'entreprise ? Ce serait lesquelles, pour donner quelques mentions, quelques tips que tu aimes à partager ?

Confiance, respect et résilience.

Heureusement que je ne t'avais pas demandé quatre.

Quatrième ?

Non, mais je plaisante. Confiance, respect et résilience, comment tu le retranscris ?

La résilience, c'est être en capacité de s'affronter et d'affronter les événements pour les sortir du contexte et les rendre meilleurs derrière. Et puis surtout les assumer. Les assumer, et donc ça rejoint la confiance. La confiance, c'est dans les personnes. Être peut-être crédule, mais en tout cas, partir d'un principe que les gens sont performants, sont des experts s'ils sont là, ou si on les a recrutés. Donc ça, c'est forcément important. Et puis de créer ce lien collectif, tout en ayant à l'esprit qu'il y a des positionnements, mais que les positionnements ne font pas que la relation est forcément toujours descendante. Au contraire, il faut qu'elle soit ouverte. Et le respect, ça, c'est mon éducation. Et vraiment, c'est quelque chose d'important. Respecter les gens, respecter les protocoles, respecter la règle. Ça a été toute ma vie. C'est facile de le dire. Mais non, respecter, le respect des gens. Alors, je ne suis pas quelqu'un qui a zéro défaut, bien au contraire. Mais je pense que j'ai une valeur, c'est que je respecte les gens.

Qu'est-ce que tu as appris trop tard, peut-être, dans ta carrière, que tu aimerais donner aux jeunes aujourd'hui, pour qu'ils évitent certains écueils avec le recul ?

Prendre du plaisir dans ce qu'on fait. Peut-être l'élément qui m'avait manqué à un moment donné, quand ça devient son métier, c'est plus pareil. C'est peut-être un regret, c'est prendre du plaisir. Il y a des matchs où j'ai pris beaucoup de plaisir, il y en a plein. D'ailleurs, je pense qu'on ne performe pas si on ne prend pas de plaisir. Mais vraiment, ne pas se poser de questions, c'est ce que j'ai fait. Mais tout en sachant prendre du plaisir et mesurer les choses. Parce que des fois, on ne les mesure pas.

Garder cette légèreté quelque part. Quand tu accompagnes les jeunes arbitres — et je finirai là-dessus, sur le côté transmission — quel est le dosage, entre guillemets, entre des techniciens de la règle et garder leur personnalité ? Comment tu veux essayer de les modeler, de leur apporter une connaissance là-dessus ?

Si je devais résumer quelque chose, c'est... souvent, quand on accueille un jeune arbitre qui monte de niveau, je lui dis toujours : n'oublie pas une chose, c'est quoi qui t'a fait arriver à ce niveau-là ? C'est tes qualités. Ne cherche pas à transformer ce que tu es. Bien sûr qu'il faudra polir un petit peu le diamant, mais ne cherche pas à le détruire, ou à être un gros bourrin et le poncer plutôt que le polir. Donc ça, c'est forcément important, parce que c'est les qualités qui t'auront amené à ce niveau-là qui feront que tu vas y rester. Par contre, si tu cherches à changer ce que tu es, tu vas te trahir et là, tu auras des difficultés. Donc voilà. Et puis c'est surtout avoir une intelligence d'application de la règle qui va évoluer avec l'expérience. Mais ça, l'expérience, elle s'obtient avec le temps. Il ne faut pas la vouloir trop vite. Et donc il faut se laisser aller aussi à certaines choses et puis être dans l'erreur, même, pour pouvoir progresser.

Tu sens aussi cette différence peut-être par rapport à ton début de carrière, où on va cultiver les points forts plutôt que les points faibles et travailler beaucoup plus sur les points forts, où avant on te disait — et c'est encore la règle aussi dans pas mal de choses — travailler sur tes points faibles pour justement gommer ça. Est-ce que tu ressens ça ?

Ouais. Oui, c'est la maturité du personnage qu'il y a au travers de toute cette vie, de toute cette carrière. C'est la maturité du personnage qui a fait que je me suis, alors peut-être pas comme le bonhomme, mais je me suis bonifié.

Et si tu pouvais parler au Romain jeune joueur en train de contester les décisions arbitrales sur le terrain, avec le recul maintenant que tu t'es bonifié, qu'est-ce que tu lui dirais ?

Ferme ta gueule et amuse-toi.

C'est bien ?

Oui, c'est un peu vulgaire, mais c'est surtout ça. On garde ce côté d'amusement et pas de compétition, à la limite. Mais c'est normal qu'il y ait de la compétition, surtout quand on est jeune. On a la testostérone qui est...

On cherche à prouver, à se prouver.

C'est clair.

Tu as dû avoir des rencontres tout aussi inspirantes et incroyables. Tu as parlé de ton mentor, tu as parlé de différentes rencontres comme ça. Est-ce qu'il y a une rencontre qui t'a marqué plus qu'une autre, particulièrement ?

Oui, c'est avec mon mentor, Francis Deltorne, qui était un personnage, quelqu'un de très noble dans la façon d'être, très respectable, très respecté. Mais il avait un côté humain qui était incroyable, il aimait les gens. Et l'empathie, c'est quelque chose d'important dans la vie. Et lui, il aimait les gens et c'est quelqu'un qui m'a beaucoup marqué. Je ne vais pas dire que c'était mon deuxième père, mais c'est quelqu'un à qui je dois beaucoup.

C'était un ancien arbitre ?

Oui, c'était un ancien arbitre. Il a été arbitre de première division, il a été patron des arbitres du comité Midi-Pyrénées. Et puis il nous a mis dans des conditions incroyables. Il était directeur de la clinique Pasteur. Après, il a été président du tribunal de commerce quand il était à la retraite. Il a eu plusieurs vies dans une vie. Et il nous a managés comme jamais personne ne nous avait managés. Il nous a mis en place... on a été des précurseurs. Sur les stages de cohésion, sur la sophrologie, sur... enfin, incroyable, les outils qu'il nous a mis entre les mains pour pouvoir progresser. Et ça s'est vu avec la génération qu'on a été. On a été, je ne sais pas combien, en Top 14. Donc c'est grâce à lui qu'on doit tout ça, ouais. Lui, c'est quelqu'un qui m'a marqué, ouais.

On est au moins à transmis, ça m'a parlé des autres. J'ai découvert dans ton parcours, en préparant cette interview, que tu étais aussi parrain de deux associations, et j'aurais aimé en parler un petit peu avec toi. À quoi consistent ces associations et ce que ça t'apporte aussi ?

Alors malheureusement, c'est quelque chose qui n'est plus trop actif, mais l'association Robon, c'était une association qui réinsère les jeunes dans les quartiers difficiles par le rugby, que j'ai commencé à connaître quand j'étais policier. Et je suis intervenu avec eux. Et donc, un jeune méritant, il faisait le trajet avec moi pour aller arbitrer. Il venait avec moi dans les vestiaires, etc. Pour valoriser, parce qu'il était méritant, valoriser ce qu'il pouvait être et ce qu'il avait changé en lui pour devenir ce qu'il était. Parce qu'on parlait de délinquance au départ. Et ces jeunes-là, ils étaient attendrissants, donc j'ai été parrain pendant plusieurs années. J'amenais les jeunes à droite et à gauche, une fois dans la saison. Et il y a eu une expérience que beaucoup auraient aimé vivre, j'imagine. Et après, l'association Rubiz, c'était pour les femmes atteintes du cancer, parce que j'ai ma belle-mère qui a été atteinte. Et puis voilà, donc j'allais faire quelques touchés avec elles, quelques autres. Et voilà.

Qu'est-ce qui t'inspire encore ? On arrive un peu sur la fin de l'émission, j'ai deux ou trois questions. Qu'est-ce qui t'inspire encore, Romain, dans le rugby et envers l'humain aujourd'hui ?

L'empathie.

Tu reviens beaucoup là-dessus, toi.

Oui, l'empathie. J'aime les gens. Je suis peut-être con, mais j'aime les gens au départ. Après, bien sûr, des fois je ne les aime plus. Mais non, l'empathie. L'empathie, la bienveillance vis-à-vis des autres, c'est quelque chose d'important pour moi. Après, bien sûr que je peux être méchant avec les gens que je n'aime pas, mais il y a des gens que je n'aime pas et il y a des gens qui ne m'aiment pas non plus. Mais voilà, pas s'attarder. Même les gens, même ma femme me le dit des fois, elle me dit : mais avant, tu étais beaucoup plus connecté avec les choses. Tu t'en fous moins, c'est tout. J'ai dit : maintenant, j'avance.

Prendre de la distance.

Je vis. J'ai toujours été en compétition pendant 15 ans. Maintenant, je n'ai même pas envie d'être en compétition, j'ai envie d'être bien avec les gens.

Qu'est-ce que tu veux davantage aujourd'hui ? Qu'est-ce que tu veux moins te prouver, du fait d'avoir terminé ta carrière professionnelle ?

Je n'ai pas envie de prouver quelque chose.

De prouver à toi-même.

Me prouver à moi-même. Je ne sais pas trop.

J'ai bien compris que le regard des autres... la vie des autres, c'est la vie des autres.

Oui. Mais non, non. Je dirais que j'ai laissé la trace que je voulais laisser dans l'arbitrage. Pas en termes de palmarès, en termes de personnalité. Les gens se souviennent de moi plutôt de façon positive, donc ça, je suis content. Mais ce n'est pas ce que je recherchais, d'ailleurs. Qu'est-ce que je peux me prouver à moi-même ? J'ai toujours été à vouloir me prouver que j'étais capable avant, donc continuer à me prouver, prouver que je suis capable de faire les choses. Et puis, comme je dis maintenant, je vis au jour le jour. Enfin, j'ai toujours été un peu comme ça. Mais les souvenirs reviennent là, maintenant. Parce que maintenant, on me demande des anecdotes. Avant, je disais : mais je n'ai pas d'anecdotes, parce que je n'y pensais pas. Après, une fois qu'on est passé de l'autre côté, qu'on a basculé, c'est là que les souvenirs reviennent. Mais non, je ne dirais pas que j'ai quelque chose à me prouver. C'est que j'ai envie de vivre maintenant.

Continuer ? Pour finir, on va finir sur une anecdote, puisque maintenant tu en as. Est-ce que tu as une anecdote que tu souhaites partager ?

Il y en a plein, mais celle qui est la plus marquante, c'est peut-être avec Joe Marler, le pilier anglais. On faisait un concours de grimaces sur le terrain. Pour dire que le personnage était très sérieux. Un jour, il m'a regardé et il a fait les gros yeux. J'ai fait ça, et après, dès qu'on pouvait la placer, on la plaçait.

En toute discrétion ?

Voilà, sur les matchs internationaux, y compris sur la finale de la Coupe du Monde 2019. J'aimais bien mettre une petite touche humoristique. Je disais, au départ, quand j'étais jeune, j'étais plutôt merdeux. Je faisais souvent le con.

Allez, vous avez le temps. Gardez ça, et ce côté légèreté et humour.

Ça, c'est vraiment un scoop. Parce que personne ne le savait.

Maintenant, il n'y aura plus qu'à aller voir.

J'ai toujours des contacts avec Joe. On échange par texto. Il m'avait même envoyé son livre dédicacé. Il a écrit un livre. Personnage hyper attachant. Hyper attachant. Énorme. Énorme personnage.

Merci à toi.

Merci à vous. Franchement, c'est la meilleure interview que j'ai jamais faite.

Merci, on gardera ça. Merci pour ton témoignage, pour ton partage, et pour aussi ton humanité. Ça m'a permis de découvrir la personne qui a le rôle d'arbitre, et de voir qui est vraiment Romain Poite en profondeur, et au-delà du côté superficiel, ou du rôle qu'on a en tant qu'arbitre. Donc merci pour ce partage, j'espère que vous allez découvrir également la personne Romain Poite. On pourra continuer à te suivre comme ça sur LinkedIn, etc. On mettra aussi les liens sur ton parcours et tes partages actuels, que ce soit à la Fédé ou en tant que conférencier. Merci.

Merci à vous.

Quant à nous, on se retrouve pour un prochain épisode d'Inspirez, puisqu'il s'agit du dernier épisode de la saison. L'occasion pour moi de vous remercier de votre fidélité. Je vous souhaite un bel été. Vous pouvez retrouver cet épisode, et n'hésitez pas à le partager, sur l'ensemble des plateformes audio, que ce soit Spotify, Deezer, Apple ou Amazon. Également en vidéo, que vous pouvez retrouver sur Instagram, sur YouTube et sur LinkedIn, justement. Merci à vous, très bel été et on se retrouve à la rentrée avec un invité exceptionnel aussi du rugby, puisqu'il s'agit de Guy Novès. Donc voilà, on va faire un arc rugby pendant les prochains mois. Merci à tous pour votre fidélité, pour votre suivi dans cet épisode et dans cette édition d'Inspirez. Je vous dis à très bientôt, bel été à tous, salut !