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Unités d’élite
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De commando marine à écrivain, comment transformer les épreuves en force

Arthur Hopfner
Arthur HopfnerAncien commando marine, formateur, conférencier et écrivain.▶
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LA CONVERSATION

L’épisode en détail.

🎙️ Dans cet épisode d’Inspirez : Le podcast qui vous révèle, j’ai le plaisir d’accueillir Arthur Hopfner, ancien commando marine, formateur, conférencier et écrivain.

Pendant près de 20 ans, Arthur sert au sein des Commandos Marine, notamment dans les unités Jaubert et Trépel, et participe à plusieurs opérations extérieures en Afrique, au Moyen-Orient et dans les Balkans. Cette expérience de terrain forge chez lui une solide maîtrise du stress, du commandement et de la prise de décision en situation critique.

Après sa carrière militaire, il poursuit son engagement autrement : dans la fonction publique, dans la formation, et à travers des conférences autour de la gestion du stress, du leadership, de la résilience et de la prévention des risques.

Écrivain, il prolonge aussi cette transmission à travers des récits inspirés de son vécu, où se croisent devoir, fraternité, blessures invisibles et résilience.

Dans cet échange intense et authentique, Arthur nous parle de :
🎖️ Son parcours au sein des forces spéciales et les réalités du terrain
🧠 La gestion du stress et de la peur en situation extrême
🤝 Le leadership et la cohésion d’équipe sous pression
🔥 La résilience face aux épreuves et aux blessures invisibles
📚 Son passage à l’écriture et sa volonté de transmettre autrement

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Transcription de l’épisode

Bonjour à tous et bienvenue dans votre nouvel épisode d'Inspirez. Aujourd'hui, j'ai le plaisir de recevoir Arthur Hopfner. Salut Arthur.

Salut Fabien.

Tu es ancien commando marine, tu es écrivain, conférencier également. On va parler de tous les aspects de ton métier et surtout de ton premier métier de commando marine. Mais avant ça, comment tu expliquerais ton métier d'aujourd'hui de façon ludique à un enfant de 5 ans ? Si tu devais t'y prendre, comment tu ferais ?

Je dirais tout simplement qu'aujourd'hui, je suis dans le partage. Partager mon parcours de vie pour montrer justement aux personnes que je rencontre que tout est possible, et qu'il suffit juste d'y croire.

On va commencer par ton enfance. C'est comme ça que l'on déroule le fil rouge du podcast, généralement. Comment as-tu vécu ton enfance ? Dans quel milieu tu as vécu ?

Moi, je suis né dans l'Est de la France, en Lorraine. J'ai eu une enfance très heureuse. Mon père travaillait dans les mines, il était ouvrier du bassin de Lorraine. Et mon quotidien, c'était les gueules noires. C'était ces mineurs de fond qui descendaient à la mine, qui faisaient les 3-8. Et très tôt, mon père m'a appris justement le goût de l'effort, c'est-à-dire de cet argent qu'on touche après un travail. Je dis toujours que j'ai plus de respect pour la personne qui, à un arrêt de bus ou à un feu rouge, te lave le pare-brise, que pour celui qui tend la main. Parce que celui qui te lave le pare-brise, même s'il le fait avec une tranche de jambon, il fait un travail. Et je me souviens, quand j'étais petit et que je voulais de l'argent, mon père, il me disait : va rentrer du charbon. Parce qu'à l'époque — alors ça fait Germinal, mais dans les années 80 — les maisons étaient encore chauffées au charbon. Et avec mon frère, quand on avait 15 ans, pour avoir de l'argent de poche, le samedi, on allait voir les personnes âgées dans les corons, les célèbres corons du Nord et de l'Est de la France, on appelle ça aussi les cités. Il y avait des tas de charbon. Et contre une pièce de 5 francs, on rentrait 2 tonnes de charbon. Mais ces 5 francs-là, c'était la résultante de notre travail. On était fiers de ça. Et quand je vais, par exemple, au lycée, au collège, je leur dis : combien ça représente, 5 francs ? Et c'est vrai que quand on leur dit que ça fait moins d'un euro, je leur dis : oui, mais ces 5 francs-là avaient une valeur extraordinaire pour nous, puisque c'était la résultante de notre travail. Et c'est vrai que j'ai été éduqué avec cette notion-là, avec ces mineurs de fond, avec cette notion du collectif. Déjà, un mineur au fond de la mine n'est rien tout seul. Ce sens du travail, ce goût de l'effort. Et jusqu'à l'âge de 17 ans, avec mon frère jumeau, on a été baignés dans cet univers-là.

Donc tu es un frère jumeau. Qu'est-ce qu'il a fait, ton frère ?

Alors mon frère jumeau, il me suit de ma naissance jusqu'à aujourd'hui, puisqu'on habite à moins de 50 mètres l'un de l'autre. Et c'est vrai qu'on a tout partagé — d'ailleurs on en parlera tout à l'heure, j'en ai fait un livre — et on a tout partagé, que ce soit le rugby... alors bien sûr, aujourd'hui, on est au Stade Toulousain, mais dans l'Est de la France, on jouait au rugby aussi. La seule différence avec ici, c'est qu'on attendait que le terrain dégèle. Et c'est véridique : quand on jouait le dimanche matin, l'arbitre, il arrive sur le terrain, et si les crampons ne s'enfonçaient pas dans la pelouse, on attendait que ça dégèle un peu pour jouer. Donc voilà, on a commencé au rugby ensemble, on est rentrés dans la marine ensemble, et aujourd'hui encore, on partage plein de choses. On en parlera peut-être plus tard, parce que lui, aujourd'hui, il fait de la scène. C'est sa manière de s'exprimer à lui, après tout ce qui lui est arrivé. Et moi, c'est l'écriture. Il partage et je l'accompagne. Lui est dans la lumière, moi je suis dans l'ombre, puisque je m'occupe du son et de la lumière.

Tu étais plutôt un enfant calme à l'époque, ou esprit de compétiteur avec ton frère, vous vous tiriez un peu la bourre ?

Oui, on s'est toujours tiré la bourre. Je le dis toujours : c'est celui qui m'énerve le plus au monde, et c'est celui que j'aime le plus au monde. Mais si ma mère m'entend de là-haut, si elle était là, elle ne dirait pas que j'étais calme. Non, on était des enfants turbulents, mais pleins de vie, dans le bon sens du terme. On ne tenait pas en place.

Est-ce qu'il y a eu une rencontre dans ton enfance qui t'a marqué, qui a pu te guider, que ce soit un coach, un prof ?

Oui. Déjà, il y a mon père, parce que j'ai toujours dit qu'on fait les choses dans le regard de quelqu'un. Même les personnes qui ont un ego surdimensionné, on fait toujours les choses pour avoir la fierté, pour lire de la fierté dans le regard de quelqu'un. Moi, c'était le regard de mon père à l'époque, je voulais y lire de la fierté. Aujourd'hui, c'est le regard de ma femme et de mes enfants. Et il y a mon papa, que j'ai malheureusement perdu trop tôt. Je l'ai perdu, j'avais 20 ans. Et c'est mon coach, un des premiers coachs de rugby que j'ai eus, qui venait de Tarascon. Qui venait de Tarascon parce que justement, c'était ces gens qui étaient montés dans l'Est de la France — parce que c'est les gens du Sud qui ont ramené le rugby dans l'Est de la France et en Bretagne, avec le succès qu'on voit avec Vannes, par exemple. Et c'est des gens de Tarascon, en l'occurrence Robert, Robert Mourot, qui était un homme — qui est toujours, et heureusement, il a encore de l'envie — qui était un homme extraordinaire. Et avec son accent de Tarascon, qui venait dans l'Est de la France où il y avait un accent bien particulier, il nous a amené le rugby, et surtout il nous a appris ce jeu. Ce jeu qui est extraordinaire, qui est un sport collectif par excellence, qui est le seul sport de combat collectif. Et j'en garde un souvenir extraordinaire. Et d'ailleurs, Robert, chaque fois que je monte dans l'Est, je le revois, et voilà, c'est toujours un grand moment.

Ce sont des moments partagés que tu as avec ton frère aussi, à ce moment-là ? Il a fait le rugby avec toi ?

Ah, tout le temps, tout le temps. C'est-à-dire qu'au début, on jouait... enfin, mon père était footeux dans l'âme, et mon frère et moi, on est nés avec des pieds carrés. Donc le foot, on a essayé. Moi, dans les buts, je n'étais pas trop mauvais. Et on a arrêté un jour où, justement, je faisais foot et rugby, et j'étais arrivé trop tard au match de foot. J'en parle dans mon livre. Ça, ça finit sur une bagarre au bord du terrain parce que j'étais arrivé trop tard. Mon père compris. C'est la seule bagarre générale que j'ai faite avec mon frère jumeau, mon père et moi, contre des joueurs de foot. Et donc oui, on a toujours partagé ça avec mon frère. On a joué au rugby très tôt. Et on s'est engagés ensemble dans la marine le même jour. Et on a été brevetés. Et ça, c'est encore aujourd'hui, on est fiers de ça : on a été les premiers jumeaux certifiés commandos marine ensemble, à 18 ans.

Comment vous vous êtes retrouvés avec cette idée au fond de la tête, de vous dire « on va être commandos marine » ? J'aimerais comprendre le cheminement des frères Hopfner.

Non, je crois au destin. C'est-à-dire que moi, je crois aux rencontres et au destin. Et pour tout vous dire, à un moment donné, moi, je voulais faire curé. Quand j'avais 14 ans, j'étais enfant de chœur. Et j'aimais bien ce sentiment de partage, de tout ça. Et puis à 15 ans, je me suis rendu compte qu'il y avait les filles, il y avait autre chose. Et tout le temps de curé, l'envie est partie. Et on s'était engagés pour faire comptable. On avait fait un BEP, un CAP de comptabilité. Et puis un jour, on tombe sur un prospectus. Aujourd'hui, c'est l'informatique, c'est les réseaux sociaux, mais à l'époque, c'était un simple prospectus où il y avait écrit : « Engagez-vous, devenez commando marine, vous allez voyager, vous allez faire du sport, sauter en parachute. » Et avec mon frère, on dit : voilà, c'est ça qu'on veut faire, c'est exactement ce qu'on veut faire. On est allés voir mon père, on a dit : écoute papa, on arrête les études, on veut s'engager. Et puis à l'époque, ce n'est pas comme aujourd'hui. Aujourd'hui, on parle des forces spéciales partout, on parle des commandos marine. À l'époque, non, pas du tout. Donc déjà, il dit : de quoi vous me parlez, mes enfants ? J'avais un papa qui était très ouvert, qui a dit : si c'est ce que vous voulez faire, allez-y. Et on s'est engagés comme ça.

Ça, c'est joué au hasard.

Au destin. Moi, je crois au destin. Si je n'avais pas vu ce prospectus, je serais peut-être aujourd'hui un vieux comptable derrière un bureau. Est-ce que je serais aussi heureux ? Est-ce que j'aurais vécu la même aventure ? Je n'en sais rien. Mais voilà, ce prospectus m'a fait changer le cours de ma vie. Et celui de mon frère.

On était tous les deux.

Et quand on s'est regardés, on a dit : chiche, on le fait.

On le fait, mais on le fait ensemble. Avec tout le reste. Pourquoi choisir ce corps d'État ? Parce qu'il y a l'armée de l'air, l'armée de terre.

Parce que justement, les bérets verts — on a parlé des bérets verts — beaucoup moins médiatisés qu'aujourd'hui. Mais déjà, on nous avait dit : c'est l'élite de l'armée, et tout. Et on s'était dit : allez, on tente ça, on tente l'excellence. Et la marine, je ne connaissais rien. La mer, je l'avais vue deux fois en colonie de vacances. Et comme ça, un jour, on a traversé la France d'est en ouest pour découvrir la Marine nationale, se retrouver avec un pompon sur la tête et après rejoindre l'école des fusiliers marins à Lorient. Pour faire commando marine, d'abord fusilier marin, bien sûr, parce qu'on est fusilier marin, et puis le stage commando.

Combien d'années ça dure, cette intégration ?

Alors, il y a deux mois où on fait ce qu'on appelle aujourd'hui l'école des matelots, qui à l'époque était à Querqueville, aujourd'hui c'est à Querqueville, à Saint-Mandrier et à Lorient. Après, au bout de ces deux mois, où c'est un peu les classes, les classes générales, derrière on a fait l'école des fusiliers marins, où pendant six mois on est formé à être fusilier marin. C'est la formation de base, on va dire, de fantassin, qui va nous permettre d'être un combattant — entre guillemets, ce n'est pas péjoratif — classique. Et puis derrière, on fait la formation commando, qui elle est plus longue, qui va durer deux mois et demi dans la partie commando. Et puis derrière, un stage parachutiste, et puis on est intégré en commando.

Comment tu expliquerais le métier de commando marine ? Parce que c'est un métier, on a tous cette image un peu idéalisée, fantasmée, etc. Concrètement, qu'est-ce que c'est, un commando marine ?

Un commando marine, c'est d'abord un marin. Parce qu'au départ, on est marin. On est marin, après on est spécialiste et on est commando. Donc un commando marine, c'est quelqu'un qui sert aujourd'hui au sein du COS, le Commandement des Opérations Spéciales, qui a été créé en 92. Donc c'est quoi ? C'est des petites unités, les commandos marine, en France. C'est 500 combattants à peu près. Donc c'est des petites unités. Vous avez des commandos comme Trepel, Jaubert, Penfentenyo, Montfort. Aujourd'hui, il y a Ponchardier et Kieffer. Et à Saint-Mandrier, le commando Hubert, qui sont, eux, les nageurs de combat. Et on est spécialisés dans des missions spécifiques, comme une libération d'otages, la neutralisation d'un terroriste. Aujourd'hui, on neutralise des terroristes, on ne va plus les chercher. De mon époque, on les récupérait pour les ramener au tribunal de La Haye. Aujourd'hui, malheureusement — ça, c'est à chacun de voir — aujourd'hui, on neutralise, parce qu'on se dit : amener quelqu'un comme ça en prison, ça fait du prosélytisme et ça gangrène encore plus le système. Aujourd'hui, on neutralise. Mais ça va être aussi protéger des VIP en zone de guerre. Ça va être aller chercher, par exemple — au moment où on se parle, avec tout ce qui se passe actuellement dans l'actualité, l'Iran et compagnie — il y a des Français qui sont bloqués dans certains pays. Il faut bien aller les chercher. Et quand ces Français-là se retrouvent bloqués, avec l'impossibilité de rallier un aéroport ou de rallier une plage pour être récupérés, il faut aller les chercher. Là encore, c'est les forces spéciales qui vont les chercher. Et puis, il y a les missions de renseignement, et ainsi de suite. Donc c'est très vaste. Ce sont des missions non conventionnelles que ne fait pas l'armée, entre guillemets, régulière.

Et c'est spécifique au corps de la marine ? Ou tu l'as dans les différents...

Ah non, alors le COS, en 1992, ils ont décidé de regrouper toutes les unités d'élite de l'armée de terre, de l'air, et des commandos, c'est de la marine. Alors dans l'armée de l'air, il y a le CPA 10. Ici, pas loin d'ici, le 1er RPIMa, qui est à Bayonne. Et les commandos marine. Donc chaque fois, air, terre, mer. Plus, bien sûr, à Pau, vous avez l'escadron des forces spéciales qui est basé à Pau, qui sont nos vecteurs. Nos vecteurs de mise en place et de largage. Avant, c'était les Transall, les Hercules, les Cougar, et aujourd'hui, c'est les Caracal. Donc c'est des avions, des hélicoptères, des avions qui vont nous servir. Et en deuxième échelon, vous avez aussi le 13e RDP et d'autres unités comme ça. Et tout ça a été regroupé sur une entité qui s'appelle le COS. Et à Paris, à Satory pour être précis.

Et tu travailles aussi bien avec des militaires terre, air, mer. Comment vous arrivez à créer cette cohésion ? Parce que j'imagine que l'accompagnement et les classes, comme tu dis, sont peut-être un peu différentes d'un corps d'État à l'autre ?

Oui, alors bien sûr, le marin que je suis dira qu'on est les meilleurs. Mais il faut cette émulation. Il faut cette émulation entre unités. Mais aujourd'hui, que ce soit le CPA 10, que ce soit le 1er RPIMa, nous, on a le même niveau. Et bien sûr, on va se chercher, on va se matcher, on va essayer d'être meilleurs que l'autre. Mais chacun se vaut. Et puis surtout, on a besoin l'un de l'autre. Et sur une opération, on va se retrouver avec un groupe qui est composé d'un groupe du 1er RPIMa et de marins. Et on s'entend très bien. Même si le chambrage, le soir, est toujours d'actualité. C'est normal.

Forcément. Tu vas très vite, du coup, sur les unités d'élite, avec ton frère. Pourquoi choisir, on va dire, l'axe le plus difficile de l'armée ? Ou l'un des axes les plus difficiles ?

Parce qu'on a envie de se challenger. Parce qu'on s'est dit : il faut y arriver. Un de mes premiers livres, c'est « Toujours y croire ». Et moi, je crois au destin. Et je me dis : si je ne vais pas au bout des choses, je n'ai pas envie de vivre de regrets. Tu sais, quand tu te lances dans un projet et que tu ne vas pas au bout, tu ne sauras jamais si tu aurais été capable d'y aller. Donc nous, quand on s'engage, on se dit : c'est quoi l'élite ? C'est les commandos marine. Eh bien, on va aller au bout. On va décrocher ce béret vert. Ce béret vert. Tu vois, j'ai eu la chance, à la fin de l'année dernière, de remettre un béret à un de mes jeunes lecteurs qui s'est engagé dans la marine et qui m'a demandé de devenir son parrain, de lui remettre son béret. Et là, je me suis rendu compte que depuis la création des commandos marine, on n'a pas atteint les 10 000. C'est-à-dire que son numéro de brevet était dans les 8 000, à peu près. Et quand on sait que moi, 30 ans avant, ou 40 ans avant, mon numéro de brevet, c'est 6 307. Donc tu imagines, en 30 ans, il n'y a eu que 2 000, à peu près 2 000 commandos brevetés. Donc c'est vraiment l'élite. Et puis c'est une fierté aujourd'hui d'avoir fait partie de ce corps-là.

Comment tu expliquerais les différentes missions ? Tu en as effleuré quelques sujets tout à l'heure, mais pour être plus en détail, un peu plus concret, parce que tu as fait 20 ans dans la marine, tu as dû connaître les différents terrains d'aventure, j'imagine, et les différentes guerres ou zones de conflit, on va dire plutôt. Qu'est-ce qui t'a le plus marqué et quelles sont les principales missions que vous faisiez ?

Ce qui m'a le plus marqué... je ne vais pas rentrer dans des missions spécifiques, mais ceux d'aujourd'hui, par exemple, les commandos d'aujourd'hui, j'ai un respect énorme pour eux, parce que nous, on a été déployés, mais aujourd'hui, ils n'arrêtent pas. Aujourd'hui, quand on voit tout ce qui se passe, malheureusement, je dirais, dans le monde, les forces spéciales d'aujourd'hui, air, terre, mer, ils sont déployés aux quatre coins du monde tout le temps. Et ce qui m'a toujours donné un sens à ma vie, c'est de voir que l'homme est quelqu'un de merveilleux. C'est quelqu'un qui peut faire des choses extraordinaires, mais ça peut être aussi le dernier des salopards. Et que même parfois, un homme qu'on croyait être le dernier des salopards, à l'instant T, il peut être grand. Un jour, comme ça, tu vois, une petite anecdote : dans un pays en guerre, on nous dit, si on doit évacuer, tu vois, le mec qui tient le casino, le casino de jeux qui est là, il se démerde, de toute manière, il est recherché par Interpol, s'il pose les pieds à Marignane, il finit aux Baumettes. Et puis un jour, il y a un bombardement, et nous, on récupère tous les gens qu'on peut récupérer à l'ambassade, et il manquait des gens. Et on s'est rendu compte que ce type-là, ce jour-là, il avait récupéré 30 personnes. Il les avait hébergées, abritées, parce qu'au casino, il y avait des murs épais comme ça. Et il les avait hébergées là. Et là, on s'est rendu compte que ce type-là, qui peut-être, dans une première vie à Marseille et compagnie, c'était peut-être le dernier des salopards, ce jour-là, il a été grand. Il a ouvert son cœur, il a ouvert sa maison et il a nourri pendant deux jours une trentaine de personnes. Et quand on est allés le voir, on lui disait : vous avez besoin de quelque chose ? Il dit : non, c'est bon, je me débrouille, je m'occupe d'eux. On a affaire parfois à des gens qui... on le voit aujourd'hui dans les actualités, l'homme peut être merveilleux et parfois il peut être très con.

On peut le dire. J'imagine que sur les 20 ans, tu as eu un parcours et des rencontres extraordinaires — extraordinaires dans les deux sens, si je puis dire. Qu'est-ce qui t'a permis de durer dans ce milieu-là ? Parce que j'imagine, tu vas nous en parler peut-être, mais la charge mentale, la charge physique, le fait d'être tout le temps à son meilleur niveau possible vis-à-vis de soi, vis-à-vis de ses frères d'armes et vis-à-vis de la mission que l'on va faire. Qu'est-ce qui t'a permis de durer ?

Ce qui permet de durer, surtout, c'est l'adrénaline. C'est, tu vois, tu te lèves tous les matins en te disant : il faut que tu sois en forme. Et d'ailleurs, quand tu quittes... moi, j'ai quitté pour un divorce, et puis j'avais deux enfants à élever. Et quand j'ai quitté, comme ça, du jour au lendemain, tu sais, c'est comme lorsque tu es gamin, tu vas à la fête foraine, tu vas sur un manège, et puis à un moment donné, tu n'as plus de jetons. Tu descends du manège, mais le manège, lui, continue de tourner. Et quand j'ai quitté mon institution, j'ai ressenti ça, d'être descendu du manège. Et quand on sert au sein de ces unités — mais c'est vrai pour l'armée en général, d'ailleurs — on a ce sentiment d'être un acteur de l'histoire du monde. Parce que tous ceux qui servent dans les forces spéciales ou dans l'armée, on a tous vécu la même chose. Tu es chez toi, dans le canapé, tu regardes par exemple un match du Stade Toulousain, puisqu'on y est, et puis le lendemain, tu vois d'un coup un flash info, tu apprends que dans un pays il y a eu ça, et le lendemain, tu es sur un bateau, dans un sous-marin, dans un avion, direction le pays en question. Et tu as ce sentiment d'être un acteur de l'histoire du monde, parce que ce conflit-là, ben tu y as été. Et quand tu regardes plus tard sur Google ou sur l'IA aujourd'hui, et tu vois le nom d'une mission, quelle qu'elle soit, tu dis « mais moi j'y étais, moi cette mission-là, j'y étais ». Et donc on a ce sentiment d'être un acteur de l'histoire du monde, et c'est grisant. Quand par exemple tu as quelqu'un que tu vas chercher — je parlais tout à l'heure des ressortissants, sans parler d'otages, mais même quelqu'un qui est dans un pays en guerre, on l'a vu récemment avec ceux qui étaient bloqués et qui criaient parce qu'ils voulaient à tout prix qu'on vienne les récupérer — mais c'est vrai que parfois tu tombes sur une famille, des parents, des enfants qui sont traumatisés. Toi, tu vas les chercher et dans leur regard, tu sens la reconnaissance. Même si au départ, c'est peut-être des antimilitaristes ou ce que tu veux, mais quand tu vas les chercher là, et que tu les montes dans les hélicos et que tu les amènes dans un lieu sûr, tu as ce sentiment de servir à quelque chose, de servir ton pays et de servir ces Français-là qui, à l'instant T, avaient besoin de toi, et c'est toi qu'ils ont vu arriver du ciel ou en bateau. Et c'est extraordinaire de ressentir cette chose-là, et tu te sens utile, et c'est ça qui te fait avancer et qui te donne l'envie de continuer ce métier-là.

Tu as ressenti, à la fin de ce parcours un peu abrupt et pas forcément choisi comme tu l'as dit, cette crise existentielle que certains ont, comme les sportifs, quand ils arrêtent le parcours de haut niveau ? Est-ce que tu as connu ce moment-là ?

Oui, complètement, et c'est tout à fait ça, c'est la petite mort. Moi, je n'osais pas le dire.

Tu ne voulais pas employer le terme.

Tu as raison, mais c'est exactement ça. C'est la petite mort. Je t'ai dit que j'étais un acteur de l'histoire du monde, et d'un coup, tu deviens spectateur. C'est-à-dire que tu regardes les infos, mais toi, tu restes dans ton canapé. C'est pour ça que je me suis mis à écrire. Je me suis mis à écrire pour prolonger mon histoire dans les forces spéciales, en écrivant une histoire sur un commando. Je ne voulais pas raconter mes guerres, ça ne sert à rien. Je voulais raconter comment vivent ces hommes-là. Dire que ces hommes et ces femmes qui servent dans l'armée, ce sont des hommes ordinaires qui, à l'instant T, deviennent extraordinaires. Et ça a été mon exutoire. Ça a été ma manière de prolonger mon histoire. J'aurais pu aller voir un dingologue. Enfin, un psy, tu vois.

Dingologue.

Dingologue. Mais là, le fait d'écrire, ça m'a coûté moins cher. Et ça m'a fait beaucoup de bien. Parce que le soir, tu vois, à l'époque, j'avais mes deux filles en bas âge, dont j'avais la garde. Et quand elles étaient couchées, tu vois, je prenais mon PC, je me mettais à écrire, je m'inventais des histoires. Alors, je mélangeais le réel et la fiction, ce qui me permettait de retourner dans ce monde-là qui était le mien pendant 21 ans.

Ça a été salvateur ?

Ah oui. Et je ne serais pas devant toi aujourd'hui. Je dis toujours que je ne serais pas devant toi si je n'avais pas vécu ça, si je n'avais pas vécu le fait de devoir quitter l'institution. Je n'aurais pas vécu tout ce qui m'est arrivé après. Tu sais, je dis toujours : même quand tu tombes au fond d'un puits, il suffit de lever la tête, tu trouveras toujours un coin de ciel bleu. Parfois, il faut savoir tomber et arriver au fond pour pouvoir rebondir et voir autre chose. Mon premier livre s'appelait « Toujours y croire », parce que tu vois, au moment où je quitte l'armée, je quitte un métier qui me plaît, j'ai une famille qui est détruite, je me retrouve seul avec deux enfants à élever, et je me dis : qu'est-ce que je vais faire maintenant ? Alors j'ai passé le concours de la police municipale à l'époque. Mais tu vois, tout change pour moi. Et tu te dis : mon avenir n'est pas beau. Et puis, les rencontres. Parce que c'est une rencontre avec une femme — décidément, les femmes — c'est une femme à qui je fais lire mon manuscrit, celui que je m'amusais à écrire seul le soir. Et elle me disait : c'est chouette ce que tu as écrit, tu devrais le publier. Et c'est parti de là, mon aventure, tu vois.

Accepter de tomber aussi, c'est vraiment quelque chose d'important. Et d'une manière générale, de reconnaître ses faiblesses, quelque part, et son côté humain.

Complètement. Mais il faut... tu sais, je dis toujours, il y a deux choses. Il ne faut pas avoir honte de pleurer. Il ne faut pas avoir honte de tomber. C'est-à-dire que la force d'un homme avec un grand H — attention — la force d'un homme, c'est d'avoir cette capacité de se relever. Et tu ne le sauras jamais si tu n'es jamais tombé. Tu sais, ces gens à qui tout réussit dans la vie, ils ne savent pas ce qu'ils ont vraiment au fond de leur âme. Par contre, souvent, ceux qui réussissent dans la vie, c'est ceux qui ont fait beaucoup de fausses routes, parce qu'ils savent la difficulté qu'on a à se relever, à repartir. Et donc, oui, il faut accepter de tomber pour être plus fort encore demain.

Accepter de tomber 10 fois et de se relever 11.

Exactement ça, voilà. Oui oui, complètement. Et puis il faut accepter d'avoir mal. Il faut accepter la souffrance. Un jour, je suis en dédicace à côté de Saint-Raphaël, et j'ai un monsieur qui vient me voir, 87 ans, tu vois, 87, 88 ans. C'est un nageur de combat qui a été, pour te dire, certifié nageur de combat en 57. Et il me dit : tu vois moi, tous les matins, je me lève et je vais faire 5 km à pied, je marche. Et je souffre, il me dit. Et je souffre, j'ai mal. J'ai mal partout, mais je souffre. Mais tant que je souffre, je suis vivant. Il a tout dit. Lui, il accepte la souffrance parce que ça lui donne aussi l'indicateur : le jour où tu ne souffriras plus, c'est que c'est fini, c'est entre quatre planches. Et ces hommes-là, quand tu vois un homme comme ça, tu te dis : d'accord, je n'ai pas le droit de me plaindre, moi, parce que je suis tombé, parce que j'ai mal ou quoi. Parce que c'est un exemple.

Souffrir, c'est aussi reconnaître que l'on a envie.

C'est ça. C'est ça. Moi, je dis... j'ai une phrase, c'est que la tête doit être plus forte que le corps. Si c'est la tête qui commande, tu réussiras toujours. Si c'est le corps ? Ben non. Tu vois, il y a quelque temps, il y a Agathe Guillemot — je ne sais pas si tu as vu — qui a été championne d'Europe du 1500 mètres. Agathe Guillemot, c'est la fille d'un officier qui était avec moi au commando. Un homme extraordinaire. Et je vois de qui elle tient, tu vois. Et cette fille-là, tu vois, elle est championne d'Europe, elle est championne d'Europe du 1500, alors qu'avant la dernière ligne droite, elle est coincée entre deux Anglaises — décidément, les Anglais — tu vois, elle est coincée entre deux Anglaises. Et elle fait l'extérieur. Elle fait l'extérieur. Et à mon avis, là, tu vois, elle doit cracher les poumons et tout, et elle va chercher la victoire. Elle va chercher la victoire jusqu'au bout. Malgré la douleur, malgré tout ça. Un sportif qui n'a pas cette âme en lui, qu'est-ce qu'il aurait fait ? Il aurait fait son 1500 mètres. Et c'est la différence entre un champion et un sportif. Le champion, il va tout faire, même s'il a mal, même s'il souffre, pour gagner. Le sportif, il va faire son 1500 mètres, et il aura fait son 1500 mètres sans trop souffrir. Et c'est vrai, dans la vie, on doit être des champions, des champions de nos vies, aller jusqu'au bout. Et quand on a un projet, peu importe qu'on ait mal, c'est la tête, cette envie de réussir, qui doit être plus forte que la douleur que ça engendre.

Qu'est-ce qui a été le plus dur, justement, toi, en tant que commando marine, que ce soit toi ou ton frère ? Est-ce que c'est la fatigue, la douleur, le stress permanent, le fait d'évoluer et d'être évalué ?

Alors, c'est rigolo. La chance que j'ai, justement, c'est d'avoir mon frère, mon frère jumeau, surtout au début — parce qu'après, malheureusement, nos chemins se sont un peu séparés — mais parce qu'on se motivait mutuellement.

Vous étiez un pilier.

On se motivait, et il était hors de question que je loupe, et hors de question qu'il loupe. On se challengeait, et en même temps, on avait envie que lui réussisse, et lui, il avait envie que moi, je réussisse. Donc ça, c'est une force extraordinaire. Et si tu veux, moralement, j'ai eu cette chance de ne pas morfler, parce que j'ai toujours pris ça comme un jeu. Tu sais, tu te disais : tu vas morfler cette semaine, de toute manière, samedi soir tu es libre, tu vas aller boire une bière, tu vas aller faire un tour au cinéma, un bon resto, et puis tu repars pour une semaine. Et en te fixant comme ça, tu sais, en te fixant toujours un objectif qui est la bière du samedi soir, eh bien tu arrives à passer tout ça, quoi. Et après, physiquement, j'étais une merde, tu sais. Je faisais du rugby, je faisais du rugby dans l'Est de la France, mais c'est tout. Et quand je suis arrivé, je me suis dit : c'est bon, je fais du rugby, je vais tout casser. Et très vite, on m'a fait comprendre : non mais attends, tu n'es pas bon. Tous les vendredis, nos instructeurs nous rassemblaient et disaient : le stage, comme on doit, il commence lundi. Toi, toi, toi, vous loupez. Chaque fois, j'étais dedans. Lui aussi, mon frère. Et ça, ça nous a motivés, ça nous a fait sortir de notre zone de confort. Parfois, il faut des éléments déclencheurs, parce que sinon on est bien dans notre zone de confort. Et ça nous a fait dire : attends, attends, comment ça on va louper ? Et là, le soir, on avait monté des cordes, avec des sacs à dos, on allait faire des marches, on allait s'entraîner, faire de la muscu, pour réussir. Et donc c'était ce challenge physique, parce que je suis arrivé comme un coq, je me suis dit « je suis très fort », et non, tu n'étais pas assez fort. Et donc le fait que ces instructeurs te le disent — « toi, tu n'es pas bon, tu ne réussiras pas » — ça te vexe. Mais dans la vie, on a parfois besoin d'un élément déclencheur quand on est bien installé dans la vie. Et puis, c'est parfois le regard de ton enfant, de ta femme, d'un ami, qui va te dire « non mais bouge, regarde ce que tu es devenu ». Cet élément déclencheur-là fait que tu vas réussir des grandes choses.

C'est intéressant, parce que tu parles de la zone de confort, et il y a cette image avec la zone d'apprentissage, juste le cercle au-dessus, où il faut aller grappiller dans cette zone d'apprentissage pour sortir de sa zone de confort, et après élargir sa zone de confort et se sentir à l'aise. Est-ce que tu es d'accord avec cette idée ?

Complètement. C'est des étapes. C'est des étapes que tu dois franchir une après l'autre.

Tu as occupé plusieurs postes. Tu as commencé comme simple matelot, pour finir jusqu'à chef d'équipe puis formateur. Comment s'est passé ton parcours pendant ces 20 ans ?

Alors, les commandos marine, si tu veux, on est certifié commando une première fois. Donc on est opérateur commando. Mais ensuite, tu dois retourner à l'école des fusiliers marins, refaire un deuxième stage commando pour devenir chef d'équipe. Et si tu loupes ton deuxième stage commando, là, tu n'as plus le droit de porter le béret vert, c'est terminé, tu n'es plus commando. C'est-à-dire que tu peux rester dans la marine, mais tu ne serviras plus en commando, puisque tu n'as pas eu ta mention. C'est quitte ou double. Moi, j'ai remis mon béret en jeu plusieurs fois, trois fois pour être exact, parce que j'étais chef d'escouade. Et à chaque fois que j'ai remis mon béret en jeu... mais tu sais, cette épée de Damoclès, elle est géniale, parce que sur l'instant, tu la vis très mal, parce que tu te dis « merde, comment ça, j'ai perdu mon béret », et ça te fout les boules. Mais quelque part, la vie, c'est ça, tu sais. C'est toujours se remettre en question. Regarde, Toulouse, on est champion de France. Mais dès le lundi, tu n'es plus rien. Et tu retournes à l'entraînement pour être à nouveau champion l'année d'après. Parce que s'il n'y avait rien derrière... tu vois, c'est un peu pareil dans la vie. Si tu as atteint un objectif, si derrière tu n'as plus d'objectif, on va se laisser crever. Donc c'est important d'avoir toujours ce challenge, à chaque fois. Et tu vois, pour te donner un ordre d'idée : mon frère, il a été blessé en opération, et mauvaise transfusion sanguine en Afrique. Comme il dit dans son spectacle, il attrape un sang de babouin. Toujours est-il qu'il attrape une hépatite C, qui se transforme en cancer. Enfin, il a été greffé à la fin de l'année dernière. Une double greffe, parce qu'il ne fait jamais les choses à moitié. La première, elle n'a pas pris. Je pense que c'était un foie de vegan. Donc il a pris la deuxième. Et si tu veux, la mention chef d'escouade, il ne peut pas la faire. Parce que vu qu'il est inapte par rapport à sa maladie, il n'a plus le droit de servir en unité opérationnelle. C'est pour ça que je t'ai dit, à un moment donné, nos parcours, ils se sont séparés. Et je me souviens que nous, on avait le tronc commun fusilier, qu'il pouvait faire, mais la mention chef d'escouade, il ne pouvait pas la faire. Et nous donc, on était les trentenaires, on avait la trentaine à peu près, avec une dizaine d'années de commando derrière, on se remet en question. Tu repars dans la gadoue, tu repars, on te remet en question, on te remet la pression, tu ne dors pas la nuit. Et je me souviens, un matin, on était quatre là, on était quatre à se plaindre, on était là « on fait chier, putain, on ramasse, on ramasse ». Et là, lui il arrive. Et si tu veux, ce jour-là, l'engueulade qu'il nous a mise, l'engueulade, en disant « mais qu'est-ce que vous vous plaignez, vous n'avez pas honte ? Moi, donnez-moi votre foie, moi donnez-moi votre sang, et moi j'y vais. Vous me faites chier, tous les quatre ». Et tout. Je te promets que derrière, on est partis en courant, et que chaque matin, avant de ramer, on regardait s'il n'était pas dans le coin. Et ça a été, si tu veux, notre élément moteur. Et quelque part, si on a réussi ce stage, c'est grâce à lui. Parce que dès qu'on le voyait, on se disait « il va nous engueuler encore ». Donc voilà, c'est des choses comme ça qui font que ton parcours de vie, parfois, il est atypique.

J'avais une question qui va faire sens et sur laquelle tu vas avoir des éléments de réponse. Quand tu as une période de stress, quand tout va vite, comment tu fais pour garder la lucidité ? Est-ce que tu as une méthodologie simple que tu partages ?

Se servir des autres. Se servir des autres, parce que souvent, dans un groupe, si toi, à un moment donné, tu as trop de stress, il y aura toujours quelqu'un qui sera moins stressé que toi, et c'est lui, quelque part, qui va t'aider. Tu sais, on le sent souvent : quand tu es par exemple chef, que tu dois prendre une décision, eh bien parfois tu es dans le stress, tu es dans l'urgence et tout. Et c'est important d'avoir autour de toi des gens qui vont justement faire tomber ce stress par un mot, par une proposition qu'ils vont te faire, parfois par un regard. Par un regard qui va te faire comprendre : attends, on va se poser, on va t'aider, on va trouver une solution, même si après le décideur, ça peut être toi. Et donc ça, c'est important, de toujours prendre du recul, souffler un bon coup, de ne pas prendre les décisions dans la précipitation. Et c'est pour ça que, par exemple, on a toujours un adjoint avec nous, qu'on a toujours des gens, qu'on n'est jamais seul, et ce qui va nous permettre de prendre la bonne décision à l'instant T.

Sans nous parler spécifiquement d'une opération — parce que ce n'est pas le but d'aller faire du sensationnel — mais sans rentrer précisément sur une opération, est-ce qu'il y a un moment, quand tu as été chef d'équipe, chef d'escouade, où tu as dû prendre une décision vite, sur le moment ? Et qu'est-ce qui t'a aidé, à quel moment tu as pu prendre cette décision et qu'elle te semble bonne, rationnelle, malgré le peu de temps ou l'instant de stress que tu as eu ?

Je te parle justement d'un entraînement. Et pour te montrer bien, justement, tu sais, au commando, tous les 2-3 ans, on a ce qu'on appelle les capacités opérationnelles, c'est-à-dire que toutes nos unités de valeur sont remises en jeu pendant 2-3 mois. Moi, j'étais dans un groupe assaut, et donc pendant 2-3 mois, on est évalué sur ce qu'on sait faire, sur le combat en milieu clos, sur le tir, et ainsi de suite. Et à la fin de ces 2 mois, on a un petit exercice de synthèse. Et moi, quand arrive cette période-là, j'embarque. J'embarque dans le commando Jaubert, on embarque, j'arrive, et on me donne ce groupe-là. Donc c'est intéressant pour moi, ça me permet de découvrir tous les gars de mon escouade. Et il y a cet exercice-là, qui est une libération d'otages dans une ferme en Bretagne. Et donc on prépare l'exercice, comme si c'était une réelle. Donc on est mis en isolement, c'est-à-dire qu'on est entre nous, plus de téléphone, plus rien, on est focalisés sur cette mission-là. Et on est mis en place. On va jusqu'au dernier renseignement, on va aller en base d'assaut. Et là, je me rends compte qu'autour de la ferme, il y a plus de factionnaires de garde que prévu. Et quand je demande aux tireurs d'élite le nombre de cibles qu'ils ont à traiter, pareil, ils me disent : on a plus de cibles à traiter que prévu. Et là, je me retourne vers mon adjoint et je lui dis : on fait quoi ? Et lui me dit : je ne sais pas trop, et tout. Et là, c'est ma décision de chef. Mais il y a aussi — alors là, il n'y a pas une notion de mort — mais il y a une notion aussi de gagner le respect de tes hommes, parce que tu viens d'arriver. Et ta décision... si je prends la mauvaise décision, l'officier qui surveillait l'exercice va me dire : vous n'avez pas la capacité opérationnelle, retournez à l'entraînement pendant six mois et on se revoit dans six mois. Donc tu as une épée de Damoclès qui n'est pas celle de mettre la vie d'un de tes hommes en danger, mais c'est aussi ta crédibilité. Et là, moi, je décide de ne pas y aller. Je dis : non, s'il y a trop de monde, je n'y vais pas. Et bien sûr, celui qui a monté l'exercice l'a bien fait : à la zone de secours, principal secours, il n'y a personne, et on se retrouve à faire ce qu'on appelle la route évasion, c'est-à-dire 50 km à pied. Pendant ces 50 kilomètres, j'entends les gens qui parlent. « Putain, c'est qui qu'on a touché là ? S'il a déjà peur à l'entraînement, ça va être quoi sur le théâtre d'opération ? » Et là, ce que je dis toujours : j'ai fait le canard. Et un bon chef, c'est un canard. Tu sais, un canard sur l'eau, surtout dans la région de Pau et tout. Un canard sur l'eau, tu as vu, il ne bouge pas. Et quand tu regardes sous l'eau, ces petites papattes, elles bougent dans tous les sens. Et un chef, c'est ça. Quand les gars, ils venaient me voir en me disant « Ah putain, on aurait dû... Patron » — j'étais patron à l'époque, c'est le surnom des premiers maîtres — « Patron, on aurait dû y aller, pourquoi on n'y a pas été ? », je lui dis « non, non, il ne fallait pas y aller, j'en suis sûr ». Intérieurement, je gambergeais comme un salopard. Je me disais : si là, j'ai pris la mauvaise décision, c'est mort, ils n'auront jamais confiance en moi. Et pendant 50 bornes, moi je gamberge, mais je suis un merveilleux canard. C'est-à-dire que dès qu'ils viennent me voir...

Tout va bien.

Tout va bien, c'est ce qu'il fallait faire. Heureusement pour moi, au débriefing, il s'avère que j'ai pris la bonne décision. Donc j'avais gagné la confiance de mon groupe. Et cette confiance, elle est éphémère. Parce que 3-4 mois après, on est partis sur le théâtre d'opération et on remettait les compteurs à zéro. Il me fallait à nouveau prendre les bonnes décisions à l'instant T. Et c'est ça qui est aussi grisant et qui fait avancer. Parce qu'il faut chaque fois se remettre en question et prendre des décisions qui font que le groupe derrière toi, il a confiance en toi.

Et au-delà de la confiance que tu as gagnée de ton groupe, qu'est-ce que tu as appris sur toi ?

Que j'étais un merveilleux canard.

Tu sais patauger sans que ça se montre.

Tu sais, c'est important. Parce que regarde, tu es en base d'assaut, tu as une prise d'otages et tu dois franchir la porte, là, tu vois. Si au moment où on a le go action, tu as le gars qui te dit « on y va, on y va », et là tu fais « ouh, on peut y aller et tout »... c'est terminé. Ton groupe, il n'a plus aucune confiance en toi. Il faut qu'à cet instant-là, il sente que le chef, il est sûr de lui. Oui, on va y aller, on va taper. On va casser la porte, on va rentrer. Et ça, c'est vrai dans tous les corps de métier. Dans tous les corps de métier, chefs d'entreprise, si les gens sentent ta confiance, la boîte, tu la gères, tu as les épaules solides, tu prends les bonnes décisions, ils vont te suivre. Par contre, s'ils voient que tu doutes, c'est toute l'entreprise qui va douter et ça va partir en eau de boudin. Donc c'est important. Moi, je dis toujours : un bon chef, c'est un bon canard.

Devenez de bons canards. Devenons tous de bons canards. Quelle compétence — que ce soit en tant que chef d'entreprise, chef à l'armée, chef de famille, tu peux y mettre l'image que tu veux derrière — te paraît la plus sous-estimée ?

L'écoute. L'écoute. C'est-à-dire que, comme je disais juste avant, il faut être un canard, mais pas un canard sourd. Il faut écouter, tu vois.

Pas trop sauvage, quoi.

Voilà, pas trop sauvage. C'est-à-dire qu'un chef doit d'abord être à l'écoute, quel que soit le chef. C'est-à-dire que tu ne peux pas diriger en despote et prendre les décisions sans écouter, tu vois. Un bon chef, c'est celui qui va savoir écouter, mais qui sait aussi, à un moment donné, taper dans le vif et dire : non, ce sera comme ça. C'est-à-dire, on est à l'écoute de tout ce qu'on va recevoir comme informations, comme sollicitations et tout. Et au final, tu prends ta décision. Donc je pense qu'une des premières qualités d'un bon chef, c'est l'écoute.

Sans entrer dans le théâtre des opérations, qu'est-ce que ce monde t'a appris de l'humain ? Au-delà de ce que tu disais tout à l'heure, que ça peut être le plus grand déconneur et le meilleur des serviteurs. Est-ce que tu as encore foi en l'humain ?

Oui, oui, complètement. Oui, oui, moi je crois. Et tu sais, dernièrement, sur ma page, je faisais un post sur ça, sur les gamins. Aujourd'hui, quand on regarde les infos, tous les gamins qu'on voit, c'est les crapules. C'est où ils sont en train de casser les vitres, où ils sont en train d'attaquer un petit vieux, où on voit des gamins de 15 ans, ils ont une kalachnikov en main. Nous, à l'époque, une bagarre, ça se finissait à coups de poing, et derrière, on buvait une bière. Aujourd'hui, les gamins de 15 ans, ils sont armés. C'est cette image-là qu'on nous montre tous les jours à la télé. Tous les jours, on voit ça. Tous les jours, les faits divers, c'est ça. Et on ne montre jamais 90 % du reste. C'est-à-dire tous ces jeunes qui ont plein de projets en tête, que j'ai la chance de rencontrer, que ce soit à travers les préparations militaires, les lycées, les collèges que je fais, où tu as des gens qui sont réceptifs, tu as des jeunes qui ont envie de travailler, qui sont investis dans des associations. Il y a plein d'associations où tu as plein de gamins qui sont là, qui donnent la main. Et ces gamins-là, on ne les montre jamais. On va montrer ces 10 % de crevures, on les voit partout, sur les faits divers, dans les journaux, sur les réseaux sociaux. Mais ces gamins-là, ils sont dans l'ombre, et pourtant, c'est eux qu'on devrait mettre dans la lumière. Moi, je crois à l'avenir des jeunes. C'est pour ça que j'ai un plaisir fou à aller à la rencontre de ces jeunes dans les lycées, dans les collèges. Et je leur dis juste un truc : vous savez, moi, à votre âge, j'étais encore moins bon que vous, là-bas dans l'Est. Et si on m'avait dit à l'époque que j'allais écrire des livres, que j'allais tenir des conférences, je vous aurais ri au nez. Mais regardez, croyez en vous, croyez en cette flamme qu'on a tous. Et on a tous une petite flamme. Elle arrive quand on nous met la petite tape sur les fesses à la naissance, et elle s'éteint le jour où on meurt. Mais cette flamme, elle ne demande qu'à brûler. Donc mettez du carburant sur cette flamme-là et soyez maîtres de vos destins. C'est ce que je dis à ces gamins. Et moi, je crois en l'avenir de la jeunesse, parce que tous ceux que je rencontre, ils ont tous la flamme dans les yeux, et c'est merveilleux. Mais il faut juste, à un moment donné, leur faire comprendre : arrêtez d'écouter ce qu'on dit. Arrêtez de dire qu'il n'y a plus de jeunesse. Ce n'est pas vrai. Elle est là, la jeunesse. Il faut juste aller la chercher et arrêter de montrer les crevures.

Justement, en ouvrant la culture, tu as participé à des échanges bilatéraux, que ce soit avec les Seals ou avec la Royal Navy. Qu'est-ce qui t'a le plus frappé ou inspiré ?

Alors, les Seals, d'abord, c'est une unité extraordinaire. Et petite anecdote, comme ça : chaque année, justement, on a des échanges avec des Seals qui viennent, ou à Hubert, à Saint-Mandrier, ou à Lorient, où j'étais, moi. Et donc, il y a un groupe de chez nous qui part chez eux, et un groupe de chez eux qui arrive chez nous.

Aux États-Unis.

Oui, oui. Et donc moi, à l'époque, c'était mon adjoint qui était parti là-bas, et moi je recevais ceux qui étaient là. Et notre commandant, à l'époque, il avait dit : les 6 qui arrivent, on va leur faire un programme pendant 10 jours, ils vont en chier, il faut leur montrer qui sont les commandos marine. Et pendant 10 jours, on en a chié, parce que l'autre, il voulait à tout prix montrer qu'on était bons. Ah, ils ont ramassé, les 6. Ils n'ont pas vu Lorient la nuit, les boîtes de nuit, ils n'ont pas beaucoup vu. Et le groupe qui est parti, ils ont fait 2-3 exercices et après ils ont fait tous les pubs. Mais oui, on a des échanges qui sont super sympas. Et pour te donner un ordre d'idée, les Seals, quand ils sont arrivés chez nous, tu avais 12 Seals pour un détachement de 120. Tout le reste, c'était la logistique.

C'est impressionnant.

C'est le côté américain, tu vois. Tout en plus grand. Ils se sont approprié un étage complet, avec des pièces où tu ne pouvais plus aller. Et pour dix vrais combattants. Alors que le Français, nous, on va partir, mais beaucoup moins. Et à un moment donné, il faut quand même qu'on se démerde aussi, même si on a toute la log avec. Mais ce n'est pas dans cette échelle-là.

Tu as été déployé sur plusieurs théâtres, que ce soit en Afrique, au Moyen-Orient, dans les Balkans. Avec le recul, qu'est-ce qui te marque le plus quand tu repenses à ces périodes ?

C'est de se rendre compte à quel point on a la chance d'être en France. Encore aujourd'hui. Je disais tout à l'heure qu'il y a des gamins aujourd'hui qui ont 15-16 ans et qui n'ont jamais connu la paix.

C'est vrai.

Des gamins dans certains pays, ils n'ont jamais connu la paix. Depuis leur naissance, ils connaissent les bombes, ils connaissent les bombardements, la peur, la peur de s'endormir, de se retrouver sous une explosion ou quoi. Et quand on fait tous ces pays-là, des pays en guerre — parce que malheureusement, quand on sert dans ces pays-là, on fait peu de tourisme, il y a souvent des régions dévastées — et on se rend compte, d'ailleurs, que les premières victimes de ces conflits-là, c'est pas les militaires, c'est les femmes, c'est les enfants, c'est les vieillards. C'est pas le militaire qui est entraîné et qui va savoir faire face, mais le gamin, il n'a rien demandé. Et quand tu rentres en France, là, tu te rends compte de ça. Tu te rends compte qu'on a une chance inouïe d'être dans un pays en paix, avec des libertés, avec des droits, les droits du citoyen, les devoirs du citoyen, cette liberté d'expression qu'on a. On ne s'en rend pas compte. C'est quand on revient ici qu'on se dit : j'ai de la chance de vivre dans un beau pays. Et d'ailleurs, il n'y a pas que les militaires. Regarde, quand tu voyages dans le monde, même en touriste, quand tu reviens chez toi, tu te dis quand même : c'est un beau pays. Parce que parfois, tu te rends compte qu'il y a une telle misère dans certains pays, une telle souffrance, et quand tu arrives chez toi, tu te dis : mais quand même, regarde, on est soignés. C'est vrai qu'on a tout en France. Et malheureusement, tu vois, les réseaux sociaux, tout le monde critique tout, mais on est quand même bien en France.

C'est vrai qu'on a la chance de recevoir beaucoup d'explorateurs dans le podcast, et des gens qui voyagent vraiment beaucoup. Et souvent, ça revient, le fait qu'en France, quand on a cette ouverture sur le monde, on se rend compte qu'en France, on est bien.

Mais bien sûr, parce qu'il y en a qui n'ont pas cette chance qu'on a. Et que ce soit l'accès aux soins, que ce soit la liberté d'expression, l'égalité pour tous. Et c'est pour ça qu'il faut arrêter de cracher sur ce beau pays qu'est la France.

Est-ce que dans ton parcours, tu as reconnu, remarqué, eu une forme de fatigue invisible, que l'on appelle des fois dans l'armée — que ce soit cette irritabilité, réussir à redescendre aussi après les opérations ? Alors je sais qu'il y a les sas, on en a parlé avec certains. Est-ce que tu as connu la période sans sas ?

Le syndrome post-traumatique. Alors, personnellement, j'espère ne pas l'avoir eu, même si on ne sait pas forcément. Aujourd'hui, effectivement, il y a le sas, et c'est très bien. Alors ça, c'est quelque chose d'extraordinaire qui a été mis en place par l'armée. Parce que ma génération — je vais exprès exagérer — tu peux te retrouver le mardi face à un charnier, face à des cadavres, ou face à une scène de guerre, et 48 heures plus tard, tu es à un repas de famille. Et tu n'as pas de sas. Tu te retrouves dans la vie ou sur un terrain de rugby. Et aujourd'hui, effectivement... nous, à notre époque, je reviens à mon dingologue de tout à l'heure : ça fait mal, on est les commandos. Revenir d'un théâtre d'opération où tu as vu des choses qui ne sont pas belles et dire « moi j'ai besoin d'aller voir un dingologue », tu n'as pas envie de le faire. Alors aujourd'hui, avec ce système de sas, c'est génial, parce que de toute manière, dans ce sas-là, ils voient un psy. Et c'est top. Alors ils disent ce qu'ils veulent, il y en a qui ne disent peut-être rien, mais rien que le fait d'avoir cette possibilité-là, que dans le secret de ce cabinet-là, tu puisses dire des choses, c'est bien. Et le syndrome post-traumatique, aujourd'hui, il est important. Dans les forces spéciales, il y en a plein. Il y en a plein, il y en a partout. Parce que même si on est surentraînés, même si les gens aujourd'hui ont un niveau d'entraînement et de compétence qui est extraordinaire, ça reste des hommes. Ça reste des hommes, et parfois, face à la misère humaine, l'atrocité qu'ils peuvent voir... c'est important d'avoir ce sas-là. Je te parlais tout à l'heure des missions de neutralisation. Même tuer le dernier des salopards, ce n'est pas anodin. Ce n'est pas anodin. Tu enlèves une vie. Tu enlèves une vie. Même si tu sais que ce type-là, il est la cause de 200 morts, ça reste une vie. Et donc, même si tu sais que tu dois le faire, même si tu sais que tu es dans la légalité, eh bien tu enlèves une vie. Donc tout ça, c'est quand même quelque chose qui te travaille aussi. Donc c'est très bien, ce sas, c'est très très bien.

Il y a peut-être que garder ce côté humain, humaniste, vous protège aussi quelque part. C'est une sorte de...

On n'est pas des robots, on reste des hommes. Et tu sais, il y a un film qui est très bien, qui est American Sniper, où tu vois cette scène, tu sais, où le gamin... voilà, c'est ça. Et tous ceux qui ont été en Afrique, tous ceux qui ont été sur des théâtres d'opération... les enfants soldats, on a tous vu des enfants soldats. Tu vois, on a tous vu des enfants soldats. Et puis, voilà, tu te dis : comment tu vas réagir, toi, si ça t'arrive ? Moi, ça ne m'est jamais arrivé, heureusement. Mais je veux dire, de se retrouver face à un gamin de 14 ans qui a été endoctriné, et qui a une kalache, s'il commence à l'épauler et à te viser ou à viser un pote qui est devant toi, tu vois, ce n'est pas évident. C'est des choses qu'il faut prendre en compte. Et dans American Sniper, il le montre bien, d'ailleurs, ce traumatisme que tu peux avoir à ce moment-là.

Je me permets de poser la question pour toi et pour ton frère. Qu'est-ce que vous avez appris sur vous pendant ces 20 ans dans la marine ?

Le dépassement de soi. Le dépassement de soi, comme je te disais tout à l'heure. Le dépassement de soi et ce besoin invisible de l'autre. Tu vois, mon frère, je te le disais tout à l'heure, il n'a pas eu de chance, parce que lui, il a eu quand même pas mal de petites merdouilles durant sa vie. Et c'est quand, par exemple, un jour, on était dans deux groupes différents, il sort de l'hélico, il est blessé à une main. Tu vois, pour moi, c'était normal. Tu vois, je te vois cet après-midi, tu as un bandage à la main, je vais dire « Fabien, tu as fait quoi ? ». Là, je l'ai vu avec son truc, c'était normal pour moi, dans ma tête, il était blessé. Et on a toujours été connectés. Et tu vois, à la fin de l'année, quand il a eu cette greffe et qu'il était à ça de mourir — parce que quand la première greffe, elle ne prend pas, et que le chirurgien, quand tu le reçois, aux soins intensifs, il te dit « bon, la greffe n'a pas pris, donc il faut la deuxième fois »... moi je lui dis comme ça « rentrez à la maison, on attend la deuxième », mais non, vous n'avez pas compris : on a 48 heures pour trouver un nouveau foie. On te fait comprendre que ton frère, ton jumeau, avec qui tu as tout partagé, dans 48 heures, il n'est plus là. Et là, tu te prends une chape de plomb, tu te dis : attends, tu ne vas pas le perdre là, tu ne l'as pas perdu pendant 20 ans, et là tu vas le perdre pour un foie. Et c'est là que tu te rends compte à quel point tu as besoin de l'autre. Quand on est jumeaux, c'est un truc un peu particulier. Et là tu passes une très mauvaise nuit, et là il faut croire au destin. Comme il dit, mon frère, il a eu un double miracle. Il a eu un foie dans les 24 heures, et un foie de Breton, tu vois. Ça faisait 30 ans que les Bretons, ils n'avaient pas donné de foie, tu vois. C'est l'univers de son spectacle, aussi. Et donc, c'était un miracle, tu vois. Et voilà, ce foie de Breton, il tient bien. Donc c'est génial, tu vois.

Tu parles beaucoup de ton frère. Donc il y a un spectacle. Est-ce que tu peux parler un peu de lui ?

Oui, alors si tu veux. Moi, c'est l'écriture, mon exutoire. Et lui, c'est... on a un ami commun, il s'appelle Yves Pujol, qui est très connu. Yves Pujol, c'est un artiste qui tourne pas mal. Il a beaucoup tourné avec Patrick Sébastien, à l'époque du Grand Cabaret, tout ça. Et avec les Chevaliers du Fiel, d'ici. C'est un grand ami des Chevaliers du Fiel. Et il a pris Guy sous sa coupe. Parce qu'à 50 ans, Guy s'est lancé le défi d'aller sur scène et de raconter justement son parcours de vie sous forme d'humour et de bouts d'émotion. C'est-à-dire qu'il mélange l'humour et ce qu'il a vécu, quand il a eu peur de mourir. L'amitié, l'amour, des thèmes qui nous sont importants. Le verre de l'amitié, c'est important. Et lui, sur scène, il est heureux. Par exemple, quand il était à deux doigts de mourir, et qu'il est revenu à la vie, il a dit : dans trois mois, je remonte sur scène. Et c'était son challenge. Et cette photo-là a été prise trois mois après sa greffe, où il rejoue sur scène. Et c'est une résurrection, quoi. C'est une résurrection qui est extraordinaire. Et lui, il trouve son exutoire sur scène, parce qu'il se livre corps et âme. Et moi, je suis dans l'ombre, tu vois. Aucune... les techniciens sont bien meilleurs que moi. Mais si tu veux, je fais le son, la lumière. Et c'est génial de voir son frère dans la lumière quand on est dans l'ombre. Et quand il prend tout ça à la fin, toute cette énergie, tout cet amour du public — parce qu'il se livre corps et âme, il dédie son spectacle d'ailleurs aux soignants, à tous ceux qui lui ont sauvé la vie — et quand tu es là, toi, dans l'ombre, tu prends toute cette charge émotionnelle, et c'est extraordinaire.

Tu es fier de ton frère ?

Oui. Enfin, je ne le lui dirai jamais.

Puis vous continuez à partager vos vies, en étant son régisseur.

Voilà, c'est ça, un petit régisseur. Il me fait rigoler toutes les cinq minutes. Mais voilà, tu vois, je vis une aventure, entre guillemets, individuelle avec mes bouquins, les conférences, parce que je suis souvent seul sur la route avec ma femme. Et puis avec Guy, là, on est un groupe de cinq. Cinq potes, cinq frères. Et aucun du métier, tu vois. Aucun du métier.

C'est lui qui fait le son ?

Il est sourd, pour te dire. C'est pour ça qu'on dit « c'était trop fort », lui, il n'entend pas. Mais on vit une aventure collective. On vit une aventure collective. Là, on a joué dans le Loir-et-Cher. C'était extraordinaire, un petit village. On a rempli la salle, une salle de 100 personnes, on l'a remplie, et c'était extraordinaire. Donc voilà, c'est une belle aventure que je vis avec lui.

Ça continue de vous faire un nouveau challenge.

C'est ça. C'est l'adrénaline dont je te parlais tout à l'heure. Tous les matins, tu dois être à la pointe du diamant, c'est-à-dire que tu dois soutenir ton physique, ton mental, ton entraînement. Puis du jour au lendemain, ça s'arrête. Quand tu fais une conférence, par exemple, moi qui ai un CAP, un BEP compta, quand je vais dans une fac faire une conférence ou devant des chefs d'entreprise, tu te dis : il faut que tu te challenges, il faut que tu sois à la hauteur. Donc cette adrénaline, tu l'as là. On l'a avec Guy quand il monte sur scène, parce qu'il n'a pas envie de décevoir. Et c'est ça qui nous fait avancer, c'est chaque fois se challenger, trouver de nouveaux objectifs à atteindre. Moi, en tout cas, ça me fait vibrer. On est heureux comme ça.

On va parler de ton parcours, parce que tu me fais un lien tout trouvé sur la partie conférence dont je voulais te parler. À quel public se destinent tes conférences, et qu'est-ce que tu essaies de leur transmettre ?

Alors, il y a deux types. D'abord, tout ce que je t'ai dit tout à l'heure, que je fais de manière tout à fait bénévole, c'est-à-dire que je vais dans les lycées, dans les collèges, où là, c'est surtout un échange sur mon parcours de vie. Alors, pas raconter mes guerres, je n'ai pas fait de guerre, c'est raconter surtout que dans la vie, tout est possible. Et puis, le côté entreprise, où là, je vais remettre l'humain au centre de l'entreprise. Parce que même dans une société, une entreprise, la plus numérisée du monde, qu'est-ce qui fait la force d'une entreprise ? C'est l'humain. C'est celui qui est derrière le clavier. C'est celui qui va apporter quelque chose. Et donc, sur des thèmes comme la force du collectif, l'engagement qu'on a, tu sais, ce sentiment d'appartenance. J'ai fait, il n'y a pas longtemps, une conférence à Citroën, sur une concession de Citroën, et je leur disais : vous voyez, vous travaillez à Citroën, mais demain, tu vas à Toulouse, tu vois un garage Citroën, quelque part, tu te dis « c'est mon groupe, j'y travaille ». Et si tu es bien dans cette entreprise-là, tu vas avoir ce sentiment d'appartenance. Donc c'est sur des thèmes comme le management, bien sûr, le management du risque. Et donc ça, c'est des thèmes qui me tiennent à cœur, parce que ça me fait avancer, le collectif. Le rugby, c'est le rugby, les forces spéciales : on n'est rien sans les autres. Et donc j'échange avec eux sur cette notion-là, en leur expliquant. Tu vois, j'ai un exemple que j'ai donné tout à l'heure à table. Si aujourd'hui je gagne au loto, et que je veux déposer mon chèque dans une banque, et si j'arrive dans cette banque-là et qu'elle n'est pas propre, que c'est dégueulasse, que le comptoir est collant — « pégueux », comme on dit chez nous là-bas — et que le banquier n'est pas aimable, eh bien je ne vais peut-être pas déposer mon chèque là. Alors que si c'est propre, ça voudrait dire que la femme de ménage, l'agent d'entretien, aura fait son travail. C'est-à-dire que cette femme de ménage, cet agent d'entretien, a autant d'importance que le directeur d'agence qui va me payer le champagne — 250 millions, j'espère. Et donc cette femme de ménage fait partie de l'histoire, et elle est aussi importante que le banquier au guichet et que le directeur. Et c'est ce que j'essaie d'inculquer dans les entreprises où je passe. Faire rentrer tout le monde dans l'histoire. Parce que c'est plus facile pour un chef de groupe de faire rentrer ses gars dans l'histoire que pour un chef d'entreprise de faire rentrer l'employé. Parce que le chef d'entreprise, lui, qu'est-ce qu'il veut ? Il veut faire des bénéfices, il veut que son entreprise tourne, qu'il puisse payer ses salaires. Mais l'ouvrier, lui, qu'est-ce qu'il veut ? Il veut faire ses heures de travail, avoir ses congés payés, ses primes, et qu'on le laisse tranquille. Mais si tu arrives à faire comprendre à cet ouvrier qu'il est aussi important dans l'entreprise, qu'il fait partie de cette chaîne et qu'il en est un maillon, eh bien tu as tout gagné. Si tu arrives à faire rentrer tout le monde dans l'histoire. C'est ce que j'essaie un peu de faire passer dans les entreprises que je rencontre.

Le sens du collectif ?

Toujours.

Quelle analogie tu ferais sur le management du risque ?

Par exemple, le management du risque, on l'a tout le temps. C'est-à-dire que dernièrement, j'étais à Enedis. Enedis, ces gens-là qui interviennent après une tempête, ils vont faire...

Ils interviennent même pendant ?

Parfois, ils interviennent pendant. Ils vont faire exactement les mêmes calculs que nous, on va faire avant de partir en opération. Nous, avant de partir en opération, on va tout mettre sur la table, on va découper la mission en phases, en séquences, on va voir ce qu'on peut faire, ce qu'on ne peut pas faire, les risques qu'on peut annuler, ceux qu'on peut diminuer. Eux, ils font exactement pareil. Ils étudient la cartographie sur laquelle ils vont intervenir, ce qu'ils peuvent gérer, ce qu'ils ne peuvent pas maîtriser, la météo, et ainsi de suite. Et donc, c'est très intéressant, justement, d'aller dans différents corps de métier. Il y a quelques années, j'ai aussi fait — c'est plus le management — c'était sur une société de location de matériel de chantier et compagnie. Et voilà, eux, pareil, je leur ai fait comprendre... c'était les chefs d'agence que je voyais, et je disais aux chefs d'agence : intéressez vos gars, faites-les rentrer dans cette histoire-là.

Pardon, je te laissais vraiment défiler. Quelle est ta définition du courage aujourd'hui ? Est-ce que tu arrives à la transposer dans le monde plus classique de l'entreprise ou sociétal, sans aller sur ton parcours de commando marine ?

Le courage, c'est déjà s'accepter comme on est, avec ses qualités et ses défauts. C'est avoir le courage d'être soi-même, de ne pas jouer un rôle. On joue tous des rôles dans la vie. C'est-à-dire que là, je joue un rôle. Demain, si je suis avec ma femme et mes enfants, je serai peut-être plus naturel, ou je jouerai un autre rôle. Mais au moins, je reste moi-même. Tu vois, l'Arthur que tu as face à toi, c'est Arthur, quoi. Et le Fabien que j'ai face à moi, c'est ça. Et le courage, c'est ça, c'est rester soi-même dans quelque situation que ce soit dans laquelle on se trouve, ne pas se renier, ne pas avoir de faux-semblants. Pour moi, cette notion de courage, elle est là.

Est-ce que ce serait accepter son authenticité autant que ses vulnérabilités ?

Complètement, oui, c'est ça. Je disais tout à l'heure : accepter de pleurer quand tu as envie de pleurer, et accepter de montrer ses failles, tout en restant un homme droit, un homme d'honneur. Un homme toujours avec un grand H, c'est important.

Aujourd'hui, tu es aussi écrivain, puisque tu as fait 10 bouquins. On en a 13, pardon. Je ne les ai pas tous.

13, il sort au mois de juin.

Oui, parce qu'il y a 10 tomes sur... Est-ce que tu peux expliquer un peu ?

Oui, alors mes livres, les premiers, donc effectivement, c'est ce que je te disais tout à l'heure : quand j'ai quitté, j'ai prolongé mon histoire de commando en écrivant une histoire sur un commando. Mais je n'avais pas cette envie de faire une autobiographie. D'abord, mon parcours ne mérite pas une autobiographie. Mais par contre, faire entrer les gens dans cet univers, ça me faisait plaisir. Donc j'ai fait ça. Et puis après, j'ai fait un livre sur le rugby, dont j'ai eu la chance de remettre un exemplaire tout à l'heure à Guy Novès. C'était un honneur pour moi de le rencontrer ici à Toulouse. Tu sais, le rugby, j'en parle beaucoup, tu as vu. C'est parce qu'on a les mêmes qualités. C'est-à-dire qu'on recherche la même chose au rugby que dans un groupe de combat. C'est le collectif, c'est cette peur, tu sais, quand on entre sur un terrain, on a cette appréhension, parce que c'est un combat quand même. Et on a besoin du regard de l'autre dans un vestiaire. Les regards de vestiaire, c'est extraordinaire. Mais tu sais, on a les mêmes regards dans un hélico, on a les mêmes regards dans un hélico avant d'arriver sur une zone.

Ça ne triche pas.

Voilà, tu reviens à tout à l'heure, le courage : ça ne triche pas, reste toi-même, reste qui tu es. Et donc j'avais écrit un livre là-dessus, qui s'appelait « Le Destin de Camille », qui raconte l'histoire d'un gamin qui va aller au bout de son parcours de vie. Après, j'avais fait un livre, « Le Choc », quand je te disais tout à l'heure, sur la police municipale. Parce que c'est un choc : quand tu quittes une institution comme les commandos marine, tu changes d'uniforme, mais l'homme sous l'uniforme reste le même, mais le regard des gens n'est pas le même. Et puis, libérer un otage, tu sais faire ; la violence d'un gamin de 15 ans, tu ne sais pas la gérer. Donc j'avais fait un livre là-dessus. Celui-là, c'est un livre très personnel, où je raconte « Jamais sans mon frère », où je raconte vraiment l'histoire de mon frère et moi, de notre naissance jusqu'à aujourd'hui. Et j'en avais fait un l'année dernière, qui s'appelait « Vengeance en ligne de mire », parce que tu sais, dans la société dans laquelle on vit, on ne comprend pas les décisions de justice. Et parfois, tu as des criminels, des meurtriers, qui se retrouvent dehors pour un vice de forme. Et si cette personne-là, elle a tué ta femme, ton mari, ton enfant, est-ce que tu vas l'accepter ? Tu as vu, parfois, on voit des gens, ils ont des coups de sang. C'est-à-dire qu'ils attendent le gars à la sortie du tribunal, ils lui mettent un coup de douze. Malheureusement, ces gens-là, ils se retrouvent en prison aussi. Et puis, quand tu as un passé comme le mien, eh bien, parfois, tu montes une OP. C'est le titre de mon livre, « Vengeance en ligne de mire ». C'est-à-dire qu'à un moment donné : tu as fait ça, mais moi, je vais monter une opération, je vais m'occuper de toi. Mais quand on est dans cette phase-là, on n'est plus dans l'émotionnel, on est dans le raisonnement. Et est-ce qu'on a cette force — restons des humains, ce que tu as dit tout à l'heure — est-ce qu'on a cette force d'aller jusqu'au bout du processus ? Parce que le coup de sang, tu vois, on a tué ton enfant, le mec est libéré, tu l'attends à la sortie, ça, c'est fait. Mais par contre, dire « allez, je me pose, je prépare une opération », est-ce qu'on va jusqu'au bout ? C'est tout le thème du livre « Vengeance en ligne de mire » : est-ce que mon héros va aller jusqu'au bout ?

Il y a le dernier bouquin ?

Qui va sortir, je ne peux pas en parler encore. C'est juste l'histoire — je reste toujours dans le même thème — c'est l'histoire d'un fils et son père qui sont très proches, qui sont très fusionnels et qui vont se lancer dans un défi commun. Et qui est un peu en rapport avec ton invitée précédente, que j'ai beaucoup aimée, qui est Sophie Lavaud, qui est extraordinaire sur son parcours de vie, et j'ai eu beaucoup de plaisir à l'écouter tout à l'heure.

En avant-première, du coup.

En avant-première. Ne la loupez pas, parce que ça vaut le coup, ça vaut le détour. Sacré bout de femme.

Exactement. Il sortira quand ?

J'espère au mois de juin.

D'accord. On mettra le lien pour que les gens s'y retrouvent et puissent retrouver ton ouvrage. À travers ton partage, ton témoignage, est-ce que tu te sens un peu porte-parole de quelque chose ?

Non, pas porte-parole. Tout à l'heure, Sophie, elle a bien dit : partager. Partager mon expérience et pas donner de leçons. Je n'ai pas de leçons à donner à personne. Mais juste croire. Tu m'as posé la question tout à l'heure, si je croyais en l'homme encore. Ben oui. Je veux justement montrer qu'il faut croire en l'homme. Il faut croire en l'être humain, parce que l'homme est tellement magnifique quand il fait de belles choses. On a tellement d'exemples autour de nous, et malheureusement, surtout dans la conjoncture actuelle, on met en tête de gondole ceux qui ne le méritent pas. Et on ne met pas ceux qui méritent, et Dieu sait qu'il y en a. On ne les met jamais en tête de gondole. Donc c'est aller justement à la rencontre de ces gens-là et de leur dire : soyons heureux. Le slogan de mon frère, c'est « la vie est belle, soyons heureux ». C'est exactement ça. C'est aller à la rencontre des gens, leur dire que dans la vie, tout est possible. Et c'est un plaisir. J'ai commencé d'abord à écrire, et puis je fais des salons, et puis petit à petit, on m'a dit « tu devrais aller dans des lycées, des collèges », et après, les entreprises m'ont demandé. Et aujourd'hui, c'est un vrai plaisir que je prends. C'est un plaisir d'aller à la rencontre des gens, de discuter, d'échanger, et chaque fois, j'en ressors plus riche. Humainement, tu ressors plus riche.

Et qu'est-ce que tu aimes échanger ou partager ? Est-ce qu'il y a un fil conducteur sur les différentes interventions que tu fais, ou une anecdote que tu aimes partager ? Si tu avais ces dix minutes-là, qu'est-ce que tu aimerais que les gens retiennent et qu'est-ce que tu aimerais partager à l'auditoire ?

Déjà, sur les deux thèmes, l'écriture, par exemple. L'écriture, quand ton livre sort, il ne t'appartient plus. Et ceux qui se disent « je vais écrire pour être riche financièrement », qu'ils arrêtent. Personne ne sera riche. On n'est pas millionnaire qui veut. On ne sera pas riche. Par contre, humainement, humainement, tu es très riche. Humainement. Je raconte toujours cette anecdote parce que moi, elle m'avait marqué à l'époque. Après la sortie de mon premier livre, je vais à Lorient, mon fief, faire une dédicace. On se retrouve à une centaine de personnes dans un restaurant, c'est génial. Et puis, il y a un frère, un frère d'armes, qui vient me voir, qui me dit : tu sais, mon cousin, il avait un cancer. Et ton premier livre, Toujours y croire, il l'a lu, ça lui a donné la pêche. Ça lui a donné la pêche, ça l'a boosté. Et il voulait venir là pour la dédicace, malheureusement, il a récidivé, il ne peut pas venir. Est-ce que tu peux dédicacer un livre ? Et j'ai dit non, non, je ne vais pas le dédicacer, je vais y aller. Il habitait à Rennes. Et le lendemain, je suis allé à Rennes le voir chez lui. J'ai juste demandé s'il était bien là et j'arrive chez lui à Rennes. Le seul défaut, il revenait d'un match de foot. Mais je lui dis, quand je suis arrivé, je fais : non, pas le foot. Et ce que cet homme-là m'a apporté en une heure, je suis resté avec lui, c'est extraordinaire. Parce qu'il avait puisé dans mon livre des choses que moi, je n'avais pas vues. Et c'est là la richesse de l'écriture, c'est-à-dire que quand quelqu'un lit ce livre-là... Tiens, une autre anecdote. Attends, je finis juste avec lui, c'est un peu brouillon, je suis désolé. Par exemple, cet homme-là, malheureusement, aujourd'hui est décédé de ce cancer, mais j'en garde un souvenir extraordinaire. Et puis, la deuxième anecdote sur ce livre-là : donc je fais une dédicace l'été dernier, et un monsieur vient me le prendre. Ce monsieur, 48 heures plus tard — j'avais laissé ma carte — il m'envoie un mot, il me dit : « Merci, grâce à vous, j'ai enfin accepté ce corps étranger en moi. » C'était un monsieur qui avait été greffé du cœur il y a 10 ans et qui, depuis 10 ans, n'acceptait pas ce cœur étranger. Il se disait, ce n'est pas mon cœur à moi. Et en lisant ce livre-là, qui est un hymne à la vie, il a accepté. Là, tu vois, tu es content d'écrire, parce que tu ne seras pas plus riche. Tu ne vas pas t'acheter une maison aux Baléares. Mais par contre, humainement, tu t'enrichis. Et les conférences, c'est pareil. Quand tu fais une conférence, par exemple, dans les lycées, c'est un exemple, et que derrière... tu as la maman du lycéen qui t'envoie un mot en disant « Merci, grâce à vous, ma fille a repris le goût des études », tu dis que tu as réussi. Tu n'es pas prof, mais tu as réussi. Ou que tu fais une conférence dans une entreprise sur l'engagement, tu as la DRH qui arrive avec les larmes aux yeux et qui dit « Merci, merci d'avoir dit ça ». Là, tu te dis que tu es dans le bon. Et pourtant, c'est juste du partage. C'est juste partager avec eux ma petite expérience de vie. Et si ça apporte ces deux choses dont on vient de parler, eh bien tu es heureux. Et moi, je suis juste heureux derrière. C'est ça l'essentiel.

Je te challenge, Arthur.

Oh non, arrête.

Quelle question on ne t'a jamais posée que tu aurais aimé que l'on te pose ?

Ah, je n'en ai pas. C'est ça, tu vois, tu m'as collé. Merde. Je ne sais pas. Je ne sais pas. Je suis ouvert à toutes les questions. Je ne sais pas. Si je suis heureux... Ouais, alors tu vois, c'est pareil. Tiens, si je suis heureux. Ça, c'est une question. Est-ce que tu es heureux dans ta vie ? Moi, je crois qu'on vit des instants de joie, tu vois. Mais qu'on n'est pas des Oui-Oui, c'est-à-dire qu'on n'est pas heureux 24 heures sur 24. Mais on vit des instants de joie. Et ces instants de joie te nourrissent et te permettent de vivre le reste. Tu sais très bien, tu vas avoir tes emmerdes, tes trucs, et puis tu vas vivre un instant de joie. Et cet instant de joie-là te permet de vivre jusqu'à l'instant d'après, quoi. Moi, je crois foncièrement à ça. On ne peut pas être heureux tout le temps. Mais on a des instants... et savoir les saisir. Malheureusement, aujourd'hui, on ne les saisit pas. C'est-à-dire qu'on a une vie de merde, on ne s'en rend pas compte. Tu n'as pas vu que là, tu vas vivre un instant extraordinaire. Ouvre les yeux.

On ne s'en rend pas compte. Du coup, on ne peut pas les saisir et encore moins les contempler. On ne s'en nourrit pas forcément.

C'est ça. Très bien. Tu as répondu pour moi. Merci.

Tu as dû rencontrer pléthore de personnes, que ce soit dans ta première vie de commando marine ou alors dans ta vie d'aujourd'hui, d'auteur et de conférencier. Est-ce qu'il y a une personne qui t'a inspiré, qui plus que d'autres — même si c'est toujours dur d'en citer une — est-ce qu'il y a une personne qui t'a marqué dans la vie, spécifiquement, en dehors de ton frère ?

Il y en a deux, de nos commandos, qui ont toujours été mon modèle. Il y en a un qui est revenu au cœur de l'actualité actuellement, mais dans un milieu un peu restreint. Il s'appelle Christian Grossman. Christian Grossman, c'est un nageur de combat qui, en 86, était le seul survivant d'un accident d'hélicoptère qui a eu lieu entre Saint-Mandrier et la Corse. Et si tu veux, un Super Frelon qui se crashe, tout le monde meurt sauf lui. Il reste 72 heures, il est récupéré. Et cet homme-là, sa résilience, son courage... Mais avant l'accident, ça a été mon modèle. Et aujourd'hui encore, il a 72 ans, c'est un homme extraordinaire. Il m'a toujours servi de modèle. Lui, et mon premier chef d'escouade que j'avais, Alain Meunier, qui m'a appris le management. Alain Meunier me disait toujours, quand je commençais à être chef, je voulais faire ci, je voulais faire ça, il m'a dit : attends, tu sais, un chef d'entreprise, c'est un chef d'orchestre. Tu n'es pas le meilleur joueur de piano, tu n'es pas le meilleur joueur d'accordéon — enfin, non, pas d'accordéon, d'orchestre, de flûte. Par contre, tu es celui qui va harmoniser tout ça. Alors, harmonise et fais que les gens, ils te regardent, ils te suivent, tu vois. Et c'est cet homme-là, c'est ces deux gens-là. Et après, sur mon passé, un jour, tu sais, au cœur de l'Afrique, au cœur de l'Afrique, on tombe sur un moine, un curé, tu vois, un curé. Pour te dire, tu vois, il avait les tongs aux pieds, tu vois, les orteils à l'air, une soutane. Et c'était un Alsacien. Et il avait passé 40 ans en Afrique. Il avait toujours l'accent alsacien. Et tu vois, cet homme-là, qui vivait dans la pauvreté la plus absolue, et qui n'était pas là pour faire du dogme, il n'était pas là pour dire « croyez en Dieu, je vous bénis ». Non, il était là pour aider les autres. Et quand tu vois cet homme-là, tu passes un moment avec lui, qui t'explique ce qu'il fait là, au cœur de l'Afrique, juste aider les autres, avec son dispensaire, avec tout ça, tu te dis : non mais c'est lui qui a une vie extraordinaire. Personne ne le connaît, aujourd'hui il est mort. Dans un de ses villages, il est mort. Mais voilà, tu fais des rencontres comme ça. C'est ce que j'ai dit tout à l'heure : tu rencontres des gens, tu te dis, c'est lui qui est extraordinaire. Il a quitté son Alsace, il est parti avec son accent qu'il n'a jamais quitté, et là, au cœur de l'Afrique, il est là et il donne aux autres. Voilà, c'est des rencontres comme ça qui marquent.

Avec tout ce que tu as vécu, est-ce que tu as encore un rêve ? Quel est ton plus grand rêve aujourd'hui ? Si tu savais que tu ne pouvais pas échouer, ce serait quoi ?

Continuer à vivre la vie que je vis. À rencontrer des gens. Aujourd'hui, j'ai passé une super journée avec vous. On n'a rien fait d'extraordinaire, mais c'est des rencontres, c'est des trucs. Je me nourris de ça aujourd'hui. L'aventure que je vis avec mes livres, mes conférences, avec le spectacle de mon frère : continuer longtemps encore, tout simplement.

Je n'ai jamais eu cette définition dans une conférence, qui disait : on n'a rien fait d'extraordinaire, mais aujourd'hui on a fait quelque chose d'extraordinaire. C'est ça. On est sortis de l'ordinaire, et après chacun y met le niveau qu'il veut, mais on a vécu quelque chose d'extraordinaire.

Tu sais, on a tous des vies ordinaires, tous. Et puis à l'instant T, on va être extraordinaire. Et j'ai toujours... Oui, on dit que c'est les hommes extraordinaires. Non, c'est les hommes ordinaires qui, à l'instant T, deviennent extraordinaires. Mais c'est comme une femme qui accouche. Une femme qui accouche est extraordinaire. J'ai assisté à mes trois accouchements : chapeau. Ce n'est pas rien. Toi, dans ta vie, tu vas être ordinaire et puis à un moment donné, tu vas prendre une décision pour ton entreprise ou quoi, tu vas être extraordinaire parce que tu as pris cette décision et grâce à toi, tu vas générer 20, 30 salaires. Tu as été extraordinaire. Et on a tous des vies ordinaires. Et par instant, on va être extraordinaire. Il faut savoir profiter de ces instants-là où on est extraordinaire. Voilà, c'est tout. Je me pose juste ça aussi : je veux voir mes filles grandir, mon fils grandir, mon fils qui a 15 ans, mes filles qui... voilà, qui me donnent des petits-enfants. Voilà, c'est ça, tu vois. Ma vie, c'est ça. C'est mes bouquins, mes conférences et ma famille.

Dans ces choses extraordinaires, quelle a été ta dernière première fois ? La dernière chose que tu as faite pour la première fois ? Je ne sais pas, un podcast, parce que tu en as déjà fait, des interviews, etc.

La première fois, ce serait peut-être que... Non, je ne sais pas. Tu poses des colles, toi. Celle-là... La dernière première fois. La dernière première fois. C'est une colle. Ma dernière première fois que j'ai pu faire... Je ne sais pas. Je reconnais que tu me colles. Ça ne me vient pas.

Soulever le bouclier de Brennus ?

Eh bien oui, mais voilà ! Je l'avais vu, mais c'est vrai...

Le vrai.

Tu as complètement raison. C'est à côté de toi, tu ne le vois pas. Effectivement, j'ai eu la chance, en arrivant tout à l'heure, de voir le vrai bouclier de Brennus, l'abîmé, l'authentique, et de le soulever. Tu vois bien, voilà. Merci de m'avoir aidé. Tu me l'offres, merci.

Pour le coup, on a la même. C'est ça. On repose la question, je pense.

Avoir vu Guy Novès, je l'ai vu aussi. C'est moi qui suis le rugby depuis tout petit, et d'être venu ici.

Pour finir, si tu devais revenir à toi, ado, avec ton frère — je n'ai plus son prénom, ton frère, excuse-moi — avec Guy, ton frère : tu te revois, si tu visualises un peu, avec Guy, à 10-15 ans, à partager les premiers matchs de rugby ensemble, qu'est-ce que tu lui dirais, qu'est-ce que tu te dirais si tu revoyais ce gamin ado, maintenant que tu as traversé tout ton parcours et qu'il t'en reste bien sûr à vivre ?

On recommence. Tout simplement, on recommence. Avec lui, un peu moins de galères pour lui, mais on recommence. On a traversé tellement de choses. Je veux dire, on recommence. Et tu sais, même les trucs pourris qu'on a vécus, ça nous a amenés où on est aujourd'hui. Il ne serait pas sur scène s'il n'avait pas connu tout ça. Alors, c'est sûr qu'il a connu des instants pas très gais. Mais on ne serait pas là. On ne serait pas là aujourd'hui. Lui, il ne vivrait pas son aventure, je ne vivrais pas mon aventure si on n'avait pas vécu ça. Et parfois, on revient à ce qu'on a dit tout à l'heure : il faut avoir fait fausse route, il faut être tombé pour, à un moment donné, être heureux.

Cette résilience, c'est une force intérieure.

C'est ça. Et puis moi, je crois toujours au lendemain. C'est-à-dire que demain, il fera beau. Tu as vu, on est arrivés ce matin, il pleuvait, regarde. On ne pouvait pas faire les photos, il pleuvait. Je suis parti, il pleuvait, regarde, on finit avec un beau soleil.

Exactement. On a eu le coucher de soleil sur le stade.

C'est magnifique.

Je remets un peu le contexte pour ceux qui nous écoutent en audio. Est-ce qu'il y a un dernier sujet que tu souhaiterais que l'on aborde ? On arrive à la fin de cet épisode.

Non, je te laisse choisir ton dernier sujet.

On a fait le tour pour toi ?

Oui, je pense qu'on a bien fait le tour, on a bien parlé un peu de tout. Et je te remercie pour ce bon moment.

Avec plaisir. Merci à toi pour ton partage, pour ton témoignage de ton parcours. Comme on l'a dit, on ne voulait pas en faire trop sur le nom des opérations, mais c'est plutôt le sens et le fond que l'on y met vraiment dedans. Et je trouve que tu l'as très bien résumé et très bien expliqué à travers cet échange. On mettra aussi le lien de tes différents livres, de ton site internet, de toutes tes activités, que ce soit pour la partie conférence ou auteur. Et avec le prochain livre qui sort dans quelques mois, au mois de juin, et dont on n'a pas le nom. Et on saura ça plus tard. Je ne vais pas te tirer les vers du nez, je ne te donnerai rien.

Et mon frère joue à Nice, je n'ai pas les dates, je te les donnerai. Et à côté de Montélimar, le mois prochain. Le 18 avril à Montélimar. Et je crois que c'est en avril aussi. Non, 18 avril à Montélimar. Et Nice, je n'ai plus la date. Il va me tuer, mais ce n'est pas grave, on le mettra en lien.

Ce n'est pas grave, on le mettra en lien. Comme ça, le podcast est vivant. Et puis les gens pourront aller voir sur le lien les prochaines dates de ton frère et de toi en tant que régisseur.

Et avec l'ingé son qui est sourd.

Sourd,

voilà.

Merci à toi Arthur.

Merci à vous.

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