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UNE CONVERSATION INSPIREZ

Survivre à un attentat en Afghanistan, du chaos à la reconstruction

Laurent Bernat
Laurent BernatAncien militaire parachutiste, conférencier, formateur et chef d’entreprise.▶
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La conversation en intégralité.

LA CONVERSATION

L’épisode en détail.

🎙️ Quand la résilience ne suffit plus, que fait-on de ce qu’il reste ? Dans cet épisode d'Inspirez : Le podcast qui vous révèle, j'ai le plaisir d'accueillir Laurent Bernard, ancien militaire parachutiste devenu conférencier, formateur et chef d’entreprise.

Laurent a consacré 20 ans de sa vie à l’armée française, dont 10 au sein du prestigieux 3e RPIMa. En 2008, en mission en Afghanistan, son véhicule est la cible d’un attentat à la voiture piégée. L’explosion se produit à quelques centimètres de son véhicule. Il survit. Mais plus rien ne sera jamais comme avant.

Suit une descente aux enfers : blessures physiques, stress post-traumatique, perte de repères, souffrance mentale. Au fil de notre conversation, Laurent aborde des sujets essentiels tels que le choc post-traumatique et ses répercussions sur sa vie personnelle et professionnelle.

Aujourd’hui, il met son parcours au service des autres. À travers ses conférences, il plonge son auditoire dans la réalité de la crise, du chaos, des décisions à prendre quand tout vacille. Il transmet des clés concrètes pour traverser l’adversité, garder le cap sous pression, et transformer un échec en puissance intérieure.

À travers son parcours, il nous montre comment il a su transformer ses défis en opportunités d'apprentissage, et comment il aspire à transmettre son expérience.

Dans cet épisode, Laurent nous parle de :
💥 L’attentat qui a bouleversé sa vie
🧠 La reconstruction mentale après un trauma extrême
💪 La force d’action qu’il puise dans l’épreuve
🎤 Son engagement actuel pour aider les autres à se révéler

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Transcription de l’épisode

Bonjour à tous et bienvenue dans ce nouvel épisode d'Inspirez. Aujourd'hui, j'ai le plaisir de recevoir Laurent Bernat. Salut Laurent.

Salut.

Tu es ancien para dans une unité spéciale, tu es conférencier et aussi chef d'entreprise aujourd'hui. Avant de revenir sur ton parcours et ce qui fait ce que tu es aujourd'hui, j'ai l'habitude de poser une question à tous mes invités, qui est la première : c'est comment tu expliquerais ton métier de façon pédagogique à un enfant de 5 ans ? Si tu devais le faire, comment tu t'y prendrais ?

Alors du coup, ça va être de réexpliquer mes métiers.

Tes métiers, c'est pour ça.

Donc militaire, c'est le passé, donc je ne vais pas expliquer celui-là. Mais il a un gros lien avec mes métiers d'aujourd'hui. Donc aujourd'hui, j'ai un organisme de formation et je suis conférencier, dans cet ordre-là, dans l'ordre chronologique, comme ça. Le gros point commun, c'est que je suis là pour transmettre. Mon métier, c'est d'aider et de transmettre pour aider, que ce soit dans la formation, que ce soit dans les conférences.

Et avec une continuité de la transmission, avec l'écriture d'un livre qui est en train de se terminer.

Ah ouais, il est bien avancé. Après, il y a toujours des grosses phases de relecture, etc. Mais effectivement, l'étape d'après de transmission, c'est pour pouvoir s'adresser au maximum de monde, ça sera ce bouquin sur mon histoire. Toujours dans le même but, en fait, qui est tourné vers la transmission et vers aider les autres.

On va commencer et revenir sur ton métier de militaire, puisque ça a occupé une grande partie de ta vie, et avec un parcours assez atypique, on peut dire, peut-être comme ça. Comment a été ton enfance, et est-ce que tu as été de suite attiré par ça, par ce type de métier ?

Alors moi, déjà, je ne suis pas du tout issu d'une famille de militaires. C'est-à-dire que chez moi, il n'y avait pas de militaires. Si je dois un petit peu même caricaturer un petit peu, mon père est plutôt style anti-militariste que pro-militaire.

Et il doit être sûr quand tu lui dis...

Ouais, je te parle là. On n'est pas en super bons termes, donc je te passerai certaines phrases auxquelles j'ai eu droit. Et en fait, j'ai eu, à un moment donné, un cousin qui a été militaire. C'était le copain de ma cousine, plus exactement. Et qui était au Liban, en fait. Et alors bon, c'est le hasard des dates, mais on est en période d'anniversaire de certains événements : il était au Liban quand il y a eu l'attentat du Drakkar. Et ça a été un petit peu la bascule pour moi, puisque ce jour-là, je suis devant la télé avec mes grands-parents — je suis chez mes grands-parents — et j'assiste aux premières images de ça. Et là, ce jour-là, je vois ma grand-mère s'effondrer, pleurer, on a 58 morts, etc. Et puis, en fait, quand je regarde mon grand-père, lui, il a une attitude très différente : il est très fier. Et je sens vraiment de la fierté, de la reconnaissance dans ses yeux. Et ce jour-là, je me dis : waouh, ces gars-là, c'est des héros. Ils sont morts, mais c'est des héros. Et en fait, c'est ça que je veux faire. Et je crois que c'est la première étape pour moi. Et après, toute mon adolescence, je grandis en milieu sportif. J'aime les armes, j'aime le métier des armes, etc. Je suis très attiré par police, gendarmerie, armée, etc., mais je ne sais pas. Et j'ai un deuxième déclic : sorti de fac, j'ai 20 ans, et comme beaucoup de monde, j'assiste à l'intervention du GIGN sur l'Airbus à Marignane. Et là, ce jour-là, je me dis : c'est maintenant. C'est vraiment ça que je veux faire, et c'est maintenant. Et dès le lendemain, je prends les renseignements pour aller devancer mon appel, puisque je n'avais pas encore fait mon service national — il y avait encore le service national à l'époque. Et j'engage toutes les démarches pour devenir militaire.

Et comment tu as fait le choix de devenir militaire parmi tous les corps d'État ?

Alors, il y a eu beaucoup de choses. C'est que, d'une part, le service, il fallait le faire dans l'armée. Du coup, moi, j'ai dit : vous m'envoyez là où c'est le plus dur. C'est vrai que j'étais assez élitiste, même dans le côté sportif. Je voulais toujours être le meilleur, être dans les trucs les plus tendances.

Très compétiteur.

Très compétiteur, oui. Mais toujours dans une notion de collectif. C'est ça qui était un petit peu bizarre : j'aimais bien être dans le collectif, mais avoir un rôle à part dans ce collectif-là. Et du coup, je demande le plus coté, le plus costaud, etc. Et on m'explique, au niveau du centre de recrutement, que c'est les parachutistes, en fait, qu'il y en a très peu, etc. Donc je demande d'aller dans les parachutistes. À ce moment-là, pour moi, le top du top, c'est le 6e RPIMa, qui est à Mont-de-Marsan, parce que c'est le seul régiment d'appelés qui part en mission comme les engagés, etc. Donc je me dis : je veux aller là-bas. Mais tu ne choisis pas ton régiment. Donc je postule, je fais une prépa para, etc. Je sais que je vais aller dans un régiment parachutiste, mais je ne sais pas où. Et quelques mois après, je reçois mon petit billet, là, où on a l'affectation. Et quand je l'ouvre, je découvre : 13e régiment de dragons parachutistes. Je n'en avais jamais entendu parler. J'ai même cru que c'était une blague, pour te dire. C'est quand tu lis « dragons » sur un truc, au départ, tu ne connais pas trop. Je me disais : c'est quoi, c'est une blague ? Et puis je m'aperçois que c'est Dieuze. Et Dieuze, il me faut... C'est où ? Il me faut un petit quart d'heure — alors il n'y avait pas Internet comme maintenant, tu imagines bien. Donc j'ai sorti mon petit calendrier de la Poste, avec la petite carte de France, pour regarder où c'était, le 57. Et je montais au fur et à mesure, et plus ça allait, plus je transpirais, jusqu'à trouver que c'était à côté de Metz. Et moi, je n'avais jamais quitté mon Lot-et-Garonne natal, donc quand j'ai lu ça, j'ai changé de couleur. Et du coup, je suis parti à Metz. Et en fait, l'histoire, c'est que j'ai eu la chance — parce que ça a vraiment été une réelle chance — d'avoir été recruté pour servir en tant qu'appelé au sein de la DGSE. Et du coup, j'ai découvert des choses que je n'imaginais pas. Et j'ai vécu une année géniale.

Donc, tu as fait une année au service de la DGSE ?

Oui, j'étais appelé. Alors, on est en soutien, on n'est pas en opérationnel. Il n'y avait pas d'appelés qui partaient sur des grosses missions, mais on était en soutien des opérationnels. On faisait beaucoup de choses et je ne me rendais pas compte à cette époque-là, mais j'avais déjà la chance de toucher à des choses que je ne reverrais pas dans l'armée régulière et que je ne retoucherais pas. Donc c'était vraiment chouette. Et parallèlement, j'avais fait différents concours. Donc le concours d'inspecteur de police, le concours des sous-officiers de l'armée de terre. J'avais fait plusieurs concours comme ça. Et j'ai été reçu à celui de l'armée de terre pour entrer en école de sous-officiers. Donc à la fin de mon service — enfin, même pas, dans mon service, en fait — s'est posée la question de dire, comme j'étais assez bien coté, on va dire, enfin que ça se passait bien au niveau du régiment où j'étais : j'avais le choix entre m'engager dans ce même régiment, donc rester au sein de la DGSE et tenter de faire la formation qu'on appelle le 5e commando, donc la formation d'équipier commando là-bas ; ou le fait de quitter, de ne pas m'engager là-bas et de partir en école de sous-officiers. Parce qu'en restant à la DGSE, je ne serais pas passé sous-officier, je restais militaire du rang. Là, ma vision de l'époque — et je n'ai pas la même maintenant — fait que je me dis qu'une carrière de sous-officier, ça m'ouvre plus de portes. Donc, je vais basculer en école de sous-officiers. Du coup, j'ai enchaîné avec Saint-Maixent, l'école de sous-officiers, etc.

Déjà, la DGSE, c'est pour expliquer...

Service secret français. Moi, j'étais au niveau du service action. Donc, c'est une des unités qui sont, on peut dire, le bras armé des services de renseignement et des services extérieurs.

Et donc, école de sous-officiers, ça dure combien de temps, cette école-là ?

C'est 7 mois à Saint-Maixent pour le tronc commun, pour devenir un sergent chef de groupe. Et derrière, en fonction des spécialités, tu pars en école de spécialité. Et là, ça dépend vraiment de ta spécialité. Le mec qui est pilote hélico, il va avoir, je pense, à peu près 2 ans de formation. Celui qui est infanterie, il va avoir 2 mois, 3 mois, 4 mois peut-être. Moi, j'étais moniteur de sport, donc je suis parti pour 8 mois à l'École interarmées des sports, où tu passes le brevet d'État et tu deviens moniteur d'entraînement physique, militaire et sportif.

Et à quoi consiste ton parcours après la sortie de cette école ?

Alors, après, déjà, à la sortie de Saint-Maixent, j'ai eu la chance de sortir major de promotion. Et on choisit, en fait, dans l'ordre du classement.

Donc tu as eu le choix ?

Mais dans ma spécialité, c'est-à-dire qu'on était 23, on avait 23 régiments. Je rêvais qu'il y ait une place au 1er RPIMa à Bayonne, et il n'y en avait pas. Mais j'ai eu la chance immense qu'il y ait une place au 3e RPIMa à Carcassonne, et du coup j'ai pu continuer dans les parachutistes et être dans ce magnifique régiment qui est le 3e RPIMa à Carcassonne. Donc à l'issue, on part là-bas, et après je pars faire ma spécialité. Mais la particularité de l'armée de terre, c'est que tu as une spécialité, mais tu es avant tout un combattant. C'est-à-dire que tu dois être capable de partir à n'importe quel moment sur la base de ton tronc commun, sur une mission qu'on appelait Proterre, ou TTA à l'époque — un TTA, on appelait, nous, et après je crois que c'est passé Proterre — c'est-à-dire pour appartenir, chef de groupe de combat. Donc tu es d'abord un chef de groupe de combat et après tu prends une spécialité. Donc moi, quand je suis arrivé au 3e RPIMa, je n'ai pas vu le bureau des sports tout de suite. Si, je l'ai vu pour faire les papiers, mais je suis allé en unité combattante. Je suis allé à la 3e compagnie, chez les Cobras. J'ai passé quelques années, j'ai fait l'instruction, et avec la section que j'avais formée, je suis parti en unité de combat pendant quelques années. J'ai rejoint après, en deuxième partie de carrière, le bureau des sports. Et là, toujours pareil, on a la double spécialité, c'est-à-dire qu'on a la chance, la majorité du temps, de faire le sport aux sections, aux gars du régiment, de les préparer pour les examens, d'avoir quelques équipes élites qu'on entraîne. Donc c'est hyper riche, on va de la préparation physique, préparation mentale, à l'entraînement physique généralisé, on fait plein de choses, on s'occupe des équipes sportives du régiment, etc. Mais toujours avec, régulièrement : tiens, on a besoin d'un chef de groupe, donc boum, tu pars sur le terrain ; il y a un départ sur un camp, on t'y va ; il y a un départ en opération, on t'y va. Moi, j'étais au bureau des sports quand, un dimanche après-midi, j'ai reçu un coup de fil pour me dire : tiens, alerte Guépard est déclenchée, tu pars au Kosovo, par exemple. Donc il y a toujours cette double spécialité, qui a été hyper riche et que j'ai eu la chance de connaître toute ma carrière.

Il y a beaucoup d'acronymes dans l'armée de terre, comme dans d'autres sphères. Beaucoup, beaucoup. RPIMa, est-ce que tu peux expliquer ce que c'est, la particularité du troisième ?

Alors, régiment de parachutistes d'infanterie de marine. Donc, régiment... Les troupes de marine, c'est ce qu'on appelle les marsouins, c'était ceux qui allaient sur les bateaux à une époque pour partir en mission. Mais ça fait partie de l'armée de terre. Donc on est parachutiste, on est troupes de marine, mais on fait partie de l'armée de terre. Ça fait donc partie des quelques régiments de la brigade parachutiste. Aujourd'hui, ça a beaucoup évolué, puisque tous les régiments sont très opérationnels. Quand je suis arrivé au 3e RPIMa en 1997, c'était un des seuls régiments pro. Et du coup, c'était le régiment qui partait en premier. Tu avais le 3e RPIMa qui partait, tu avais le 8e RPIMa, qui est le régiment frère, qui est de l'autre côté de la Montagne Noire — donc le 3 est à Carcassonne, le 8 est à Castres, c'est les mêmes missions, c'est les mêmes gars, ça tourne, c'est deux super régiments. Tu avais le REP, le régiment étranger de parachutistes, donc c'était le régiment parachutiste de la Légion. Et en fait, c'était beaucoup ces régiments-là qui partaient en premier, avec le soutien, qui ne sont pas loin d'ici : 35e RAP, donc artillerie parachutiste, pareil, qui est à Tarbes ; le RHP, les hussards parachutistes, qui font la reco, etc. Et en fait, il y a des membres de ces personnels qui ont des spécialités qui vont venir avec le régiment, mais c'est toujours ces régiments-là qui partaient en premier. Aujourd'hui, il y a beaucoup plus de régiments opérationnels, avec l'Afghanistan et le Mali qui se sont développés. Tant mieux, je pense que le niveau opérationnel de l'armée française a fait un bond en avant depuis le début de l'Afghanistan. De toute façon, c'est quand tu fais la guerre que tu progresses. Mais c'était les régiments qui partaient tout le temps, donc c'était vraiment les régiments qui étaient adulés par beaucoup de monde et c'était le régiment où tout le monde voulait aller, ça c'est clair.

Tu te souviens de ta première mission à l'étranger, j'imagine ?

Alors, première mission officielle — puisque la partie DGSE, on n'en parlera pas — c'est le Kosovo, en 1999, où j'ai eu la chance de faire l'entrée au Kosovo. C'est-à-dire qu'on a été appelés... Je me rappelle, j'étais sur une plage à Narbonne, et quand je suis rentré...

Dimanche après-midi ?

Ah, c'est ça, dimanche après-midi. Et en fait, quand je suis rentré, j'avais des messages partout, un message vocal de ma mère, qui me disait : écoute, je ne comprends rien, le régiment m'a appelé, tout ce qu'ils m'ont dit c'est « l'alerte a pété », il faut que tu rentres. Ouh là, je crois que ça urge. Et je suis arrivé au régiment, et en fait, on a été mis en alerte. On était en alerte qu'on appelle Guépard, c'est une alerte qui tourne dans l'armée. Et tu as des unités en alerte 12h, 24 et 48h. Il y a des alertes 12h, c'est-à-dire qu'en moins de 12h, tu dois être dans l'avion et prêt à intervenir. Et on était en 12h. Et on est partis en Macédoine pour se préparer. Et de la Macédoine, en fait, on a reçu l'ordre de rentrer au Kosovo et d'accompagner le retrait des Serbes du Kosovo. Donc on est en juin 99. Et du coup, je fais partie des premiers Français à mettre les pieds sur le sol kosovar. Là, justement, on est typiquement dans le double emploi que je t'évoquais tout à l'heure, puisque je pars sur une mission opérationnelle comme ça. Mais pourquoi ? Parce que aussi, je suis moniteur de sport, je suis instructeur commando, et du coup, je pars en protection du chef de corps. Tu vois, on allait prendre des spécialités pour pouvoir accompagner cette double compétence. Et j'avais passé en plus des diplômes de protection rapprochée quand j'étais à la DGSE, et du coup, tout au long de ma carrière, je suis parti comme ça sur des missions de protection.

D'accord. Ça a duré combien de temps, au Kosovo ?

On est partis pour trois semaines, à l'origine. On nous a dit : on prépare ça pour trois semaines.

C'est sur le papier.

Voilà. Et on est rentrés au bout de trois mois et demi.

D'accord.

En fait, une fois qu'on a eu accompagné les Serbes jusqu'au nord du Kosovo pour qu'ils rentrent en Serbie, on nous a installés à la frontière pour éviter toute incursion, etc. Et la réalité, c'est qu'on devait être relevés par les Belges, qui ont mis un peu de temps à arriver. Et du coup, on est restés trois mois, un peu plus de trois mois sur place. Donc, c'était un peu complexe pour les affaires et tout ça. Mais belle expérience, en tout cas.

Kosovo : qu'est-ce que tu as appris de ces premiers trois mois et demi, dans cette première mission ?

Qu'est-ce que j'ai appris ? J'ai appris, même si j'avais beaucoup vu en école, la vie en communauté. C'est très différent quand tu te retrouves sur un théâtre, où tu n'es pas chez toi. Les premiers mois au Kosovo, en fait, on avançait tous les jours. Il n'y avait pas de point fixe. On nous prenait en hélico, on faisait un bond de 2-3 km, on fouillait un village, on sécurisait. Quand c'était sécurisé, les blindés, le reste arrivait. On nous reprenait, on nous amenait, et on traversait comme ça tout le long. On ne savait pas ce que c'était de dormir dans un endroit fixe. Soit on dormait dehors, soit on dormait dans des bâtiments réquisitionnés. Donc j'ai découvert ce côté-là. Pour la première fois, je touche du doigt le fait d'être obligé de faire confiance à celui qui est avec toi. En résumé, il te confie sa vie et tu lui confies la tienne. Mais on va dire ce qui est : on n'a pas tiré un coup de feu au Kosovo. Donc il y a eu des croix de guerre, etc., mais il n'y a pas eu de coup de feu. Donc, par rapport à ce que j'ai pu vivre dans d'autres pays, c'était finalement assez calme, on ne va pas se voiler la face. Mais on n'a pas eu la tension, la pression qu'on peut ressentir dans ces moments-là, de se dire : à tout moment, ça peut partir. Et il y en a qui ont vécu, un peu après nous, sur le pont de Mitrovica, etc., des événements qui étaient très compliqués, ils se sont fait tirer dessus, etc. Donc nous, on ne l'a pas vécu, mais on sentait cette pression-là. Donc, compter sur l'autre, déjà, ça, ça a été la première expérience. La deuxième chose que j'ai beaucoup apprise, c'est que je me suis vraiment... c'est le premier conflit qui m'a vraiment remis à ma place, qui m'a appris un peu la relativité. C'est-à-dire que j'ai vu pour la première fois la misère qu'on peut rencontrer dans les états de guerre. J'ai vu une partie... Je pensais que c'était le pire qu'on pouvait voir de la part de l'humain. Je comprendrai un peu plus tard dans ma carrière que non, on peut voir bien pire. Mais j'ai vu des choses qui te marquent et qui te montrent que l'humain peut aller loin dans la connerie et dans le côté horrible, de s'en prendre aux enfants. On a trouvé des charniers, j'ai vu la misère. Et ça te remet, en fait — quand tu rentres, tu te remets et tu te dis : ouais, on est pas mal, là où on est. On est pas mal du tout, et on va peut-être apprendre à se satisfaire de ce qu'on a, et on va peut-être apprendre à relativiser les petits bobos de tous les jours et les petits soucis de tous les jours. Et ça m'a beaucoup servi — alors le Kosovo, mais beaucoup plus encore l'Afghanistan, qui m'a marqué encore plus, plus tard — dans le milieu de l'entreprise, que tu évoquais tout à l'heure. C'est-à-dire que, en fait, toutes ces choses-là que j'ai apprises, c'est des choses que j'applique tous les jours dans l'entreprise.

Tu dis que ça te marque, mais est-ce qu'aussi tu as vécu ce dont on parle, malheureusement, qui n'est jamais gai, la partie post-traumatique ? À l'époque, déjà, peut-être qu'il n'existait pas non plus les sas, comme c'est plus le cas récemment.

Ouais, le... Oui, le Kosovo, en fait, on n'a pas parlé de choc post-traumatique. Mais tout ce qui est post-traumatique, on a commencé à en parler après l'Afghanistan. L'Afghanistan, c'est un théâtre très particulier, en fait, parce qu'il n'y a aucun moment où tu relâches. C'est-à-dire que quand tu es en opération, tu sais que tu risques ta vie tout le temps, entre les mines, les embuscades, les tirs. Tu n'as pas l'initiative du combat en Afghanistan, très rarement. Donc tu dois le subir. Tu ne sais pas quand est-ce que ça va arriver. Tu sais que ça va arriver, mais tu ne sais pas quand ça va arriver. On n'avait pas cette pression au Kosovo, en fait. Je ne l'ai pas ressenti de la même façon, toujours. Quand on était au camp, au Kosovo, quand on rentrait sur une base ou qu'on se mettait dans un bâtiment, on mettait en place une garde et on ne se sentait pas agressés. En Afghanistan, même au camp, tu pouvais prendre des mortiers, tu pouvais prendre des trucs sur la tronche. Donc ça, c'était très lourd. On ne parlait pas de choc post-traumatique à cette époque-là, mais comme on n'en parlait pas sur les conflits d'avant... Moi, j'ai partagé beaucoup d'échanges avec des gens qui avaient fait, par exemple, le Rwanda en 92 ou en 93. Ces gens-là, on ne leur a jamais demandé comment ils allaient. Alors que le Rwanda, quand tu réfléchis avec un peu de recul, c'est — de mémoire, je ne vais pas dire de bêtises — mais je crois que c'est 800 000 morts en trois semaines. La majorité à la machette. Autant te dire qu'ils ont vu des trucs. Les mêmes me disent qu'ils prenaient la route le matin dans le brouillard, ils roulaient presque sur les corps. On n'en a pas parlé. Aujourd'hui, tu parles des sas. Moi-même, pour l'Afghanistan, on n'avait pas encore les sas. Les sas de décompression ont été mis en place, je pense, après mon mandat — ils ont dû être mis en place en 2009 ou 2010, un truc comme ça. Nous, on n'avait pas ça. C'est d'ailleurs ce qui est hyper complexe. C'est-à-dire que moi, si je prends le cas de l'Afghanistan : le vendredi soir, je suis sur une montagne en opération. Le samedi, tu réintègres ton matériel. Le dimanche, tu es sur le canapé avec tes enfants. Complexe. Humainement complexe, complexe pour le cerveau, complexe pour beaucoup de choses. Après, je sais que les sas n'ont pas toujours été très bien vus par les gens qui les vivent, parce qu'ils ont l'impression qu'on leur enlève quelques jours avec leur famille, qu'on repousse — ce qui, quelque part, n'est pas le cas, puisque ça fait partie du mandat. Mais je peux comprendre qu'on le vive comme ça. Par contre, moi, je ne l'ai jamais vécu, mais je peux comprendre qu'on le vive comme ça. Mais je pense que ce sas-là, il est pas mal du tout.

L'Afghanistan, ça a été ta seconde opération ?

Non.

Tu as fait quoi ?

Entre-temps, j'ai fait Djibouti. Après, j'ai fait des missions un peu moins compliquées, comme la Réunion, des choses comme ça. Après, il y a plein de pays en Afrique où on va, comme le Gabon, des choses comme ça, où c'était plus tranquille, on va dire ça comme ça. Mais après, par contre, c'est la deuxième grosse OPEX que je fais, une grosse opération. On dit OPEX, opération extérieure. J'ai pris le pli.

Je verrai.

Deuxième grosse opération extérieure.

Et l'Afghanistan, ça a démarré quand ?

L'Afghanistan, le conflit a démarré il y a longtemps. Les Français ont commencé, les premières missions ont commencé début 2000, mais c'était que les forces spéciales qui y allaient, pour la formation, etc. Moi, je suis allé en 2008. À partir de 2006, c'est monté un petit peu en puissance, et c'est vraiment... On arrive, moi je suis sur l'opération OMLT, en fait — Operational Mentoring and Liaison Team. C'est une opération un peu à part, c'est-à-dire qu'on ne faisait pas partie des forces françaises. On dépendait... il y avait les Français, les Américains qui faisaient ça. On était des petites équipes injectées dans l'armée afghane, en fait, carrément, pour les mentorer, pour les accompagner. Donc si tu faisais un mandat hiver, tu avais de fortes chances de faire beaucoup de formation, parce qu'avec la météo, etc., très peu de sorties. Nous, on était sur un mandat été, donc en fait, tu fais un peu de formation et tu les accompagnes au combat. Le but, c'est de les mentorer. Donc, tu es dans ce qu'on appelle les kandaks — c'est une section en afghan. Et puis, par exemple, moi, l'autorité que je protégeais — parce que c'est pareil, j'étais en protection d'une autorité — elle mentorait le chef de corps d'un régiment afghan. Après, on avait un spécialiste trans qui allait mentorer le responsable trans, un artilleur qui allait... Tu vois, ça fonctionnait comme ça, chacun allait mentorer. Mais ça veut dire que sur le terrain, tu pouvais avoir une section afghane de 30 ou 40 bonhommes, ou une compagnie d'une centaine de bonhommes, et tu allais être cinq Français au milieu.

C'est ce que je voulais te dire. C'est très particulier.

Oui.

C'est très particulier. L'esprit de corps et de frère d'armes, il est encore plus fort.

Alors en fait, ce qui est un peu complexe, c'est que les Français qui sont avec toi, tu sais qu'ils sont formés de la même façon que toi. Tu sais comment ils vont réagir au combat. Ta confiance, quoi. C'est des mecs avec qui tu as fait un an de préparation. Enfin, moi, j'avais 100 % confiance dans tous les mecs qui étaient avec moi. Je vais dire, sauf peut-être mon chef, mais je ne vais pas le dire. Mais tous les autres, j'avais 100 % confiance, tu vois. Quand tu es sur le terrain avec les Afghans, tu sais que c'est hyper infiltré par les talibans. Tu sais que les mecs, ils sont payés un mois sur cinq, ils n'ont pas d'argent, que si quelqu'un arrive et qu'il est soudoyé, ils peuvent faire n'importe quoi. On avait eu plusieurs exemples d'Afghans qui s'étaient retournés contre les forces étrangères. Il y a eu plein de trucs comme ça, donc tu as moins confiance. Quand tu as ta première embuscade, tu sais qu'il y en a qui vont réagir, et puis tu sais qu'il y en a qui partent derrière. Donc c'est particulier, mais c'est franchement la plus belle mission que j'ai faite. Comme l'Afghanistan est le plus beau pays que j'ai vu, mais le pays aussi le plus exigeant. C'est le pays des extrêmes, l'Afghanistan. Mais dans tous les domaines, c'est incroyable. Tu as des moins 40, ou des moins 30 — pas moins 40, j'exagère, moins 30 — sur les montagnes afghanes l'hiver ; et moi, je suis descendu à Kandahar, on avait des plus 50 à l'ombre. C'est des trucs... tu bois 12 litres d'eau ; pour faire chauffer ton plat, tu n'as pas besoin de four à micro-ondes, tu le poses dehors, il chauffe tout seul ; tu poses une bouteille en verre, tu reviens 8 jours après, elle a fondu. Un peu comme à Djibouti. Les gens sont toujours dans l'extrême. Il n'y a pas de mesure, il n'y a pas comme en France. Il n'y a pas de retenue. Ils sont très différents parce qu'ils ne répondent pas aux mêmes codes que nous. Ce n'est pas du tout péjoratif quand je dis ça, c'est juste que là où nous, on va répondre à une loi, on va s'appuyer sur des lois, on va s'appuyer sur des hommes de loi, on va s'appuyer sur des choses comme ça — eux, en fait, la seule chose qui compte, c'est le code pachtoune. Donc c'est le code de la principale tribu d'Afghanistan, et ils vont s'appuyer que là-dessus. Tu peux avoir toutes les règles que tu veux : si le chef du village donne un ordre ou émet un souhait, les gens du village vont être prêts à mourir pour faire appliquer ce souhait. Par exemple, ça ressort très bien dans un film qui est très connu, qui est basé sur le livre Lone Survivor, qui est l'équipe de Navy SEALs américains qui s'est fait repérer, qui a été prise en embuscade. Ils étaient allés pour repérer un chef taliban. Sur les quatre, il y en a trois qui sont morts, et le dernier survivant, c'est celui qui a écrit le bouquin. Il s'appelle Du sang et des larmes, en français, le film. Et on le voit très bien dans ce film-là : en fait, quand il arrive, il demande... Donc, on a une phrase qu'on avait tous apprise en Afghanistan, qui est issue du Coran et du code pachtoune, où en fait tu demandes la protection du chef du village. Si le chef du village décide de te donner la protection, le village est prêt à mourir pour te protéger. Et dans ce film, on voit bien qu'en fait, le chef du village accorde sa protection à l'Américain, et le village se retrouve à s'opposer aux talibans pour sauver l'Américain. Sachant que derrière, en fait, une fois les autres partis, ils vont ramasser. Donc, tu vois, ils raisonnent très différemment et ils sont attachés à certaines valeurs très différentes des nôtres, mais qui font qu'ils sont prêts à beaucoup donner. Donc, c'est vraiment l'extrême.

Tu as fait plusieurs OPEX en Afghanistan ?

Je n'y suis allé qu'une fois.

Qu'une fois ? Et... la matière est particulière. Mais effectivement, il t'est arrivé un drame absolu là-bas. Est-ce que tu peux expliquer cette journée ? Ce qu'il t'est arrivé en Afghanistan ?

On va en reprendre le contexte, si tu veux bien, d'abord. Ça fait quelques mois qu'on est là-bas. Mission OMLT, comme je te disais. Et donc, on est au mois d'août. Sauf que début août, là-bas, il y a la fameuse embuscade de la vallée d'Uzbin, qui est dans la mémoire de tout le monde, où on perd 10 soldats du 8e RPIMa dans une embuscade montée par talibans et soldats étrangers. Pour résumer : ils partent sur une reconnaissance de la vallée d'Uzbin, ils franchissent le Sper Kunday, et puis ils vont aller sur le mouvement de terrain. Et il y a 200 talibans qui leur tombent dessus, ils sont 30. Le chef de section de l'époque est un mec à qui j'étais chef de groupe au 3, qui avait basculé au 8, tu vois — quand on parle des...

C'est exactement ça.

Section de jeunes, il y en a 10 qui meurent, 21 blessés, donc gros bilan. Et c'est la première fois qu'on a autant de morts en Afghanistan. Et c'est la première fois qu'on a autant de morts depuis très longtemps, même, d'ailleurs, pas que dans l'Afghanistan. Derrière ça, si tu veux, l'armée décide de reprendre l'initiative, ce qui est une très bonne chose. C'est-à-dire qu'on reçoit pas mal d'ordres pour dire que maintenant il faut aller taper tous ceux qui ont monté ça, qui ont monté cette opération-là, et qu'il faut reprendre l'initiative du terrain. Donc beaucoup d'opérations sont montées, et du coup, nous, avec l'armée afghane, on va aller monter pas mal d'opérations, le but étant de neutraliser les gens qui ont fait cette opération-là. Les Américains, les Français et les Norvégiens avaient déjà fait pas mal de dégâts, parce qu'on n'en parle pas trop, mais quand ils ont basculé de l'autre côté de la vallée, en bas, il y avait les Américains et les Norvégiens qui les attendaient, donc il y avait déjà eu pas mal de dégâts. Mais on mène plusieurs opérations pendant une quinzaine de jours, et on leur fait mal. Et on sait, on a du renseignement qui dit qu'ils veulent reprendre l'initiative, et ils se sont aperçus qu'en tapant des Français, c'est beaucoup plus porteur qu'en tapant de l'Américain, si on peut dire. C'est-à-dire, quand ils tuent un Américain, deux Américains, dix Américains, ça passe comme ça, et voilà. Là, ils ont tué 10 Français, il y a le président Sarkozy qui est venu, il y a eu beaucoup de publicité.

Ça a donné de l'importance à l'événement.

Exactement. Donc, ils veulent retaper du Français. Donc ça, on a le renseignement. On reçoit des messages qui nous disent : attention, vous êtes ciblés. On sait qu'il y a des attentats-suicides de prévus. On sait qu'il va y avoir des attaques contre les Français, etc. Et nous, ce jour-là, en fait — on traite exactement la veille — donc, logiquement, le 29 août, on doit aller à une réunion avec le général à Kaboul. Et comme il y a eu des événements sur la journée qui font qu'on n'a pas pu partir à l'horaire prévu, on prévoit de partir en fin d'après-midi. Et là, en dernière minute, le colonel dit : on va partir maintenant, c'est nuit dans une heure, c'est trop dangereux, on ne part pas maintenant. On n'aime pas trop se retrouver dehors à la tombée de la nuit. Donc on annule le départ. Là, on voit que l'interprète est un peu chamboulé, mais bon, on n'y fait pas gaffe. Et il n'arrête pas de venir demander — on a tous un interprète par mission, etc., toujours un interprète pour faire le lien anglais-afghan ou français-afghan ; lui, en l'occurrence, c'est anglais plutôt. Et donc on lui dit : on ne sait pas, on va voir quand est-ce qu'on part, c'est repoussé, etc. Et le lendemain matin, en fait, on dit : bon, on y va. Et au moment où on part, l'interprète dit : ah, j'ai un problème, ma fille ne va pas bien, elle est malade, il faut que j'aille la voir, je ne viens pas avec vous. On se dit : bon, on part au camp français, donc l'interprète, il n'y a pas de souci, ce n'est pas grave, tu ne viens pas. Et on part, donc on se casse comme ça, on part en convoi. Donc il y a un véhicule blindé en ouverture, donc c'est un VBL, un véhicule blindé léger. Donc lui, généralement, il roule sur la route avec la mitrailleuse dans l'axe, et il fait garer tous les véhicules — on fait stopper tous les véhicules quand c'est comme ça, pour éviter les soucis. Nous, on est en deuxième position, avec l'autorité que je protège. Et derrière nous, on a un VAB, un véhicule de l'avant blindé, qui est un véhicule un peu plus costaud, où ils sont quatre, où il y a un armement un peu plus lourd, une 12,7, etc., et ils nous suivent. Donc on a un convoi comme ça. On rentre sur Kaboul et à un moment donné, sur la route, tous les véhicules sont garés, et au moment où j'arrive, il y a un véhicule qui redémarre et qui avance vers nous. Donc moi, par réflexe — on est en plus légèrement en pente, lui il est en montée — je mets un coup de volant pour éviter. Mais quand je dis pour éviter, c'est vraiment pour éviter l'accident. Je ne pense à rien d'autre à ce moment-là. Sauf qu'au moment où je l'évite, l'impensable se produit. On a une explosion monstrueuse. Un souffle qui est indescriptible. Une boule de feu immense qui se crée. Le véhicule est ballotté de tous les côtés. Le véhicule, c'est 4,5 tonnes. Et il est soulevé par le souffle. Donc j'essaie de garder le véhicule sur la route. En fait, c'est vraiment le chaos. C'est indescriptible. Quand tu demandes aux gens qui étaient avec moi ce jour-là, ils te disent : en fait, tout d'un coup, tu passes du calme au chaos. Ça part dans tous les sens, il y a des trucs qui retombent de partout, la boule de feu. Et moi, je ne sais pas l'expliquer — si, aujourd'hui, je sais l'expliquer, justement. Moi, à ce moment-là, je le vis très différemment. C'est-à-dire que moi, tout ça, je le vis au ralenti. Et vraiment, je le vis au ralenti. Alors, les médecins m'ont expliqué plus tard, il y a deux noms là-dessus, ils appellent ça le phénomène de dissociation ou de distorsion. C'est qu'en fait, notre cerveau, quand il est en état de stress intense ou en état de danger, notamment quand il sent qu'il peut mourir, il va, en fait, dissocier les événements du temps. C'est-à-dire que lui, en fait, il va ralentir le temps de ce qu'on vit. Donc moi, quand je parle de cet événement-là, je suis capable de décrire — j'allais dire seconde par seconde, oui et non parce que ça a duré quelques secondes, mais c'est même plus court que ça — mais je suis capable de tout décrire très en détail. Et ça m'a valu pas mal de soucis, d'ailleurs, quand il a fallu décrire ça auprès des gendarmes, parce que je leur ai donné tellement de détails qu'ils finissaient par ne plus me croire. Là où j'allais dire, en fait : quand on est arrivés, j'ai vu le véhicule approcher et j'ai commencé à voir le véhicule se soulever de l'arrière. Donc la charge était à l'arrière. Le véhicule a commencé à se soulever de l'arrière. Je vois le visage de celui qui conduit. Je l'ai décrit. J'ai expliqué que c'était un jeune, pour moi, moins de 25 ans, qui était rasé de près. Personne ne m'a cru. « Tous les talibans... » J'ai dit non, il était rasé de près. « Non, ce n'est pas possible. » Il était rasé de près. J'arriverai à prouver un peu plus tard — je t'expliquerai — que j'avais raison. J'ai fini par avoir raison. Le véhicule s'est soulevé de l'arrière. Je vois la boule de feu se créer. Et je vois cette boule de feu grossir, et en fait, je la vois tellement grossir qu'elle va venir vers le véhicule. On roulait avec les trappes ouvertes — on a des trappes au-dessus, il faisait tellement chaud qu'on était obligés. Donc, je vois cette boule de feu rentrer dans le véhicule. Je sens la chaleur augmenter, mais en une fraction de seconde, il fait une chaleur intenable dans le véhicule. Je commence à voir la fumée qui englobe : en plus de cette boule de feu, il y a une fumée noire. Vraiment, quand on utilise le terme de « pénétrer », c'est exactement ça. C'est-à-dire que quand je la respire, je sens qu'elle rentre en moi, qu'elle me brûle les poumons. Je sens presque qu'elle passe à travers. C'est le mélange de feu, de fumée. Donc, je commence à avoir du mal à respirer. Par réflexe, j'ai la bouche ouverte. Alors, par réflexe, c'est aussi parce qu'on apprend à le faire pour éviter certains dégâts de surpression. Donc, j'ai la bouche ouverte, donc j'ai tout ça qui rentre. Je commence à avoir des bouts qui commencent à retomber à l'intérieur du véhicule, donc je prends des bouts de métal qui se plantent dans les avant-bras, etc. Et moi, à ce moment-là... donc le véhicule est ballotté dans tous les sens avec le souffle, je sens le véhicule bouger, et moi, j'ai qu'une obsession, c'est garder ce putain de véhicule sur la route. Parce que je sais que de chaque côté de la route, il y a un grand fossé, pour ne pas dire un ravin, et que si on part là-dedans, on va faire des tonneaux et c'est fini. Donc moi, j'ai qu'une obsession : je me crispe sur le volant et je me dis qu'il faut rester tout droit, et j'essaie de maintenir le véhicule dans l'axe. Mais il faut se dire que j'ai zéro visibilité. Je ne vois pas à un mètre. La fumée est tellement noire, plus la boule de feu, plus tout ce que tu veux, plus le souffle, plus... En fait, je ne vois rien, mais je me dis qu'il faut que je garde. Donc, je me crispe, et puis, au bout de quelques secondes pour moi — mais le temps réel, je ne sais pas — là, le jour revient. Parce que vraiment, j'ai cette sensation d'être passé, avec la fumée noire, de la nuit au jour. C'est-à-dire qu'en fait, je ne vois rien. J'ai juste cette sensation de chaleur, cette odeur qui m'est restée — j'allais dire des années, mais je l'ai encore, en fait. Il m'arrive de me réveiller avec cette odeur-là. L'odeur du cramé, de l'huile, comme quand on fait brûler de l'huile, plus l'explosion — enfin, tout ça, en fait, a une odeur très particulière, que j'ai gardée pendant des années, et il m'arrive encore de me réveiller avec. Et puis au bout d'un moment, le jour revient, et là je me dis : c'est bon, je peux arrêter le véhicule. Là, j'appuie sur le frein, et là je me dis : mais en fait, il ne va rien se passer, non, ce n'est pas possible, avec ce qu'on vient de prendre dans la tête, ce n'est pas possible. Et en fait, à ma grande surprise, oui, si : quand j'appuie dessus, en fait, le véhicule ralentit. Je freine, on s'arrête, et là je me dis : ouf, on est toujours là.

Vous étiez quoi, quatre ?

Dans le véhicule, on n'est que deux. Il y a un véhicule devant avec deux personnes, un véhicule derrière avec quatre personnes, et dans mon véhicule, d'habitude, on est trois. C'est-à-dire l'autorité, moi, et l'interprète. Et là, on n'est que deux. Et à ce moment-là, justement, je descends du véhicule. Alors là, on a un réflexe opérationnel qui s'appelle le 5-25. En fait, on apprend, quand on descend d'un véhicule, d'abord à regarder au sol s'il n'y a pas de mine. On fait le tour, 5 mètres autour du véhicule. Et quand ces 5 mètres sont sécurisés, en fait, on fait un escargot jusqu'à 25 mètres pour sécuriser, pour être sûr qu'il n'y a rien autour. Donc, je commence à faire ça. Et au moment où je fais ça, je regarde l'autorité. Et en fait, je vois que ses lèvres bougent, mais que je ne l'entends pas, en fait. Parce que juste avant de le regarder, lui, quand je sors de ce véhicule, ce qui me choque, ce qui me marque, c'est ce passage du chaos au calme. Mais un calme, en fait, c'est le silence complet. Il n'y a plus un bruit.

Assourdissant.

Ah ouais, mais presque divin, tu vois, j'allais dire. Presque divin. Tu es là, tu viens de vivre un truc monstrueux — rien que de le dire, j'ai des frissons, quoi. Et là, tu arrives, et là, c'est le silence. Le jour qui est revenu, le soleil — donc on est au mois d'août en Afghanistan, donc autant te dire, c'est 50 degrés, grand soleil, machin, etc. Pas un bruit, un calme, je ne vois rien bouger, je vois... Et là, je me tourne et je vois donc l'autorité, je vois qu'elle parle, mais que moi, je n'entends rien. Et je comprends qu'en fait, ce n'est pas du tout calme. C'est toujours le chaos. Et là, je réalise... en fait, je commence à réentendre les bruits. Donc, j'entends que ça klaxonne, que les véhicules partent dans tous les sens. Il y a encore des bouts de métal qui retombent encore. Et puis là, je commence à entendre les bruits. Je comprends que lui, il est en train d'hurler, que tout le monde parle, etc., et qu'en fait, c'est toujours le chaos. C'est juste que moi, ça m'a donné une petite parenthèse, si je peux dire, où je suis sorti de là. Et ces 2-3 secondes, moi, je les vis vraiment presque comme un signe, tu vois. J'ai vécu le truc hyper intensivement, et là, c'est : allez, je te donne 2-3 secondes. Tu vois, comme s'il y avait un truc au-dessus.

De plénitude.

Je te donne 2-3 secondes de calme. Je sais que derrière, il va falloir assurer. Et là, j'ai vécu ces quelques secondes. Et pour moi, si tu veux, ça a duré 2-3 minutes, ça. Et quand tu parles avec ceux qui ont fait derrière des témoignages et qui ont rempli les documents et qui racontent, les gars qui étaient avec moi, ça a duré 4-5 secondes, en fait. Mais moi, c'est tout au ralenti. Mais en ralenti, j'étais capable de tout décrire. Quand j'ai dit aux gendarmes, quand j'ai décrit — je te parlais tout à l'heure — le visage du kamikaze, celui qui s'est fait sauter, ils ne me croyaient pas. Mais il se trouve qu'après un attentat comme ça, tu as une enquête, et ils ont fait des photos de tout. Et le terroriste — c'est un terroriste — on a retrouvé deux choses de lui. Un bout de pied de 5 cm. Il avait toute la charge derrière, d'après l'enquête, bizarrement. Et en fait, le souffle l'a complètement pulvérisé. Il est resté un bout de pied de 5 cm. Et au souffle, en fait, son masque, c'est-à-dire son visage, s'est décollé et est venu se coller sur le moteur. Et si tu veux, moi, j'ai vu le rapport d'expertise. Et il y a une photo où tu as le masque collé sur le moteur, comme si le mec avait imprimé une photo. Et là, on voit très bien qu'il est rasé de près. Donc, j'ai pu aller voir le gendarme en question et lui dire que ça serait bien, quand il y a des gens comme ça, qu'on les croie. Parce qu'il y a bien une chose dont on n'a pas envie, et que je revivrai tout au long des années suivantes sur les expertises médicales, sur tout ça, c'est de mettre en doute la parole de celui qui a vécu un événement comme ça. Je pense que les gens ne se rendent pas compte de ce que ça peut amener et ce que ça peut briser chez la personne qui raconte. En fait, ce n'est généralement pas très facile de raconter, et moi, il m'a fallu des années pour en parler sereinement. Le fait de ne pas être cru, en fait, c'est très compliqué.

Et justement, dans cette heure-là, les secondes qui ont suivi, qu'est-ce qui s'est passé ? Parce que tu avais les personnes à l'avant et à l'arrière, elles sont venues sur toi. Et à quel moment, toi, tu t'es analysé ? Parce que tu regardais les autres autour de toi, mais à quel moment tu t'occupais de toi ?

Moi, j'ai mis longtemps à me regarder. Pourquoi ? Parce qu'en fait, dans ces moments-là, tu as les réflexes qui viennent. Et c'est là que tu comprends, peut-être — qu'à ce moment-là ou avec le recul, je ne sais pas si j'ai compris sur le moment ou avec le recul — donc là, je devais avoir 12 ans de service, et j'ai peut-être compris les 12 ans que je venais de passer. Parce que là, il se passe quoi ? Il se passe que la mission prime, la mission prime surtout. Donc en fait, ce qui se passe, c'est que c'est tes réflexes qui prennent le dessus. Moi, ma mission, c'est la protection de l'autorité. Les autres ont leur mission. Donc moi, la première chose, c'est que je prends des infos sur la personne que je protège. Je vois qu'elle a été secouée. Alors, elle est un peu légèrement brûlée, elle est un peu brûlée au cou, parce qu'elle était à l'extérieur, en fait, elle était en trappe, elle était à l'armement extérieur. Et ça peut être une autorité, dans ces cas-là, ils sont à l'armement comme les autres. Donc la trappe est ouverte, donc lui, la boule de feu, il l'a prise. Moi, j'étais dedans, moi elle est rentrée ; lui, il l'a prise. Alors du coup, il a pris beaucoup moins le souffle que moi, puisque moi, le souffle a créé une surpression à l'intérieur du véhicule, que lui n'a pas vécue. Par contre, lui, il a pris la brûlure, donc il a été brûlé au cou, etc. Au choc, il est tombé à l'intérieur du véhicule. Et je vois qu'il est sonné et qu'il n'est pas forcément, j'allais dire, en capacité de décider. Il a été très, très, très secoué. Donc, dans ce cas-là, qu'est-ce que tu fais ? Tu fais un tour d'horizon. Moi, je fais un tour d'horizon et je vois que devant, les mecs ont sauté du véhicule, ils sont en train de sécuriser leur zone. Derrière, les mecs ont sauté du véhicule, ils sont en train de sécuriser leur zone. En résumé, chacun fait son job. Et là, c'est bien parce que tu te dis que les mecs ne se sont pas laissés submerger. C'est nickel, ils font leur job, donc parfait. Moi, le mien, c'est d'abord de rendre compte, de faire remonter l'information de ce qui vient de se passer. Sauf que mon véhicule a tellement pris le souffle que la radio ne marche plus, il n'y a plus rien, les antennes sont je ne sais pas où. Pour te donner un ordre d'idée de la force de l'explosion : les experts vont évaluer à 80 kg la charge explosive dans le véhicule. C'est de quoi faire tomber un immeuble. Et pour te donner un ordre d'idée de ce que ça fait, il y a un trou dans la route qui sera mesuré à 1m80 par 1m60, sur 40 cm de profondeur. Et ils vont retrouver le moteur et la carcasse à 47 et 62 mètres du lieu d'explosion. C'est-à-dire qu'en fait, le moteur, à l'explosion, est parti vers l'avant, à taper le VAB, à découper le VAB sur le côté,

à crever les deux pneus de derrière,

celui qui était derrière moi, le gros véhicule. Parce que le véhicule était comme ça, moi j'avançais comme ça et lui était comme ça. Donc à l'explosion, tout est parti vers l'arrière. Le moteur a tapé le VAB, a découpé le VAB — il y a la trace sur tout le côté du VAB — a crevé les pneus, et on le retrouve à 47 mètres. Et la carcasse, à l'explosion, passera, d'après les experts, au-dessus du VAB. C'est-à-dire que dans le VAB, il y avait un mec en trappe à l'extérieur, à la mitrailleuse, qui a fait ça pour se protéger. La carcasse est passée au-dessus de lui. Il a dit dans le témoignage qu'il avait entendu un truc siffler au-dessus de lui : c'était la carcasse du véhicule. La carcasse a été retrouvée à 62 mètres.

Beaucoup de chance pour lui aussi.

Exactement. Et du coup, moi, je descends et, bon, pas de radio. Donc, je cours au véhicule de derrière, celui qui est blindé, pour prendre la radio. Et je rends compte, du coup, qu'on vient de vivre un attentat-suicide — on appelle ça un SVBIED. Qu'a priori, tout le monde va bien, qu'on n'a pas de blessés graves. Que les véhicules sont endommagés, mais que je pense qu'ils sont roulants, etc. Enfin, je donne les informations qu'on est censé donner. Et là, les autorités m'annoncent la... Donc QRF, Quick Reaction Force, en fait, c'est une section qui est d'alerte et qui est capable d'intervenir en renfort quand il y a un événement comme ça. Sauf que nous, à ce moment-là, la QRF, elle est basée à Dobs, qui est un camp un peu plus loin. Et ce jour-là — c'est le hasard, mais ce jour-là — c'est une section de renfort qui doit être créée par l'état-major. Donc au moment de créer la section, il faut qu'ils aillent chercher les mecs dans tous les bureaux, etc. Donc ils m'annoncent un renfort à 40 minutes. Donc départ 40 minutes, plus le temps de venir, etc. À ce moment-là, je me dis, mais en fait...

Une éternité ?

Quarante minutes ici, on ne peut pas rester là quarante minutes. Pourquoi ? Parce qu'on sait que généralement, après un attentat comme ça, derrière, il y a une embuscade qui est montée pour finir le travail, si je peux dire. Soit sur le coup, soit après. Des fois, c'est juste après. Des fois, c'est qu'ils attendent que les renforts arrivent ou que les ambulances arrivent, etc., pour retaper quand il y a tout le monde, faire un plus gros bilan. On sait ça. Et à ce moment-là, il faut prendre des décisions. J'ai la sensation que l'autorité n'est pas capable de les prendre. Ce n'est pas une critique, elle a pris un gros choc. Et donc, il faut prendre la décision. Donc là, moi, je prends la décision de faire repartir tout le monde. On a les roues crevées au VAB, mais on sait qu'il peut rouler avec les quatre pneus crevés. Là, il y en a un ou deux, donc c'est bon, on sait qu'il peut rouler. On roulera doucement, mais il peut rouler. Moi, je pense que si on reste sur place, on va se faire embusquer. Donc, il faut qu'on parte. Il faut partir, mais pour aller où ? Donc, on dit : soit on fait demi-tour, on retourne d'où on vient — deux heures de route, pas la peine. Soit on va au camp français — il faut traverser tout Kaboul, trop dangereux. Et du coup, j'ai décidé d'aller à Dobs, donc c'était la base arrière qu'on avait eue en arrivant, nous, et d'où devait partir la Quick Reaction Force. Et je me dis : bah, s'ils partent, on va les croiser, on prendra du renfort. Et on repart pour aller donc à Dobs. Alors c'est vrai qu'avec le choc — cette route, j'ai dû la faire 50 fois, 60 fois depuis qu'on est là-bas — et en fait, on arrive à se paumer, quoi, on arrive à se perdre. À un moment donné, on a dû se tromper à un point. Tout le monde est assez stressé. Mais bon, au bout d'un moment, on a tourné, on est passés par des quartiers où c'est interdit, enfin bon, bref. Et on arrive à revenir au camp, et on arrive au camp, en fait, la section allait partir. Donc on a réussi à rejoindre le camp tout seuls. Et l'enquête montrera qu'effectivement, il y avait une embuscade de montée, mais pas sur le chemin qu'on a pris.

Le chemin vers Kaboul ?

Ah ouais. Il y avait des mines sur le bord, en fait. Donc si on était sortis un peu avant ou un peu après, on aurait pu y rester. Et tout montre qu'en fait, on a pris des bonnes décisions. Et quand je disais tout à l'heure que j'ai appris ce jour-là, que j'ai compris les 12 ans de passé, c'est qu'en fait, tu comprends dans ces moments-là que tous tes process de décision, en fait, ils sont travaillés à l'armée. On a un process, on a des habitudes de formation à l'armée, on a des habitudes qui sont hyper importantes et qui sont hyper bien ficelées. Je vais te caricaturer un truc, mais c'est vraiment ça. Quand tu demandes aux gens, quand ils regardent un stage commando, ce qu'ils en pensent — quand tu regardes à la télé, etc. — c'est quoi, un stage commando, pour les civils ? C'est : on fait rouler le mec dans la boue, on l'empêche de dormir, etc. Et quand tu demandes « d'après vous, pourquoi on fait ça ? », on va te dire, limite, c'est de la brimade. C'est juste pour le plaisir de faire rouler le gars dans la merde. Sauf que la réalité, c'est que oui, mais... ces choses-là sont hyper importantes. Et le fait que — tu connais à quel point je suis passionné par la formation et par la pédagogie — en fait, je pense qu'on a tout compris. C'est-à-dire que ces phases qu'on met dans les stages commandos, par exemple, on appelle ça des séquences, où on va pousser le mec à bout pendant deux jours, trois jours : on va l'empêcher de dormir, on va l'empêcher de manger, on va le faire boire très peu, on va le mettre dans un état de fatigue extrême — mais ce n'est pas pour le plaisir. C'est qu'au bout de cette séquence, on va lui demander de réaliser quelque chose. Réaliser une opération, prendre une décision. Faire un calcul de maths, si tu veux, on s'en fout, en fait. Mais le but, c'est de le mettre dans un état tel que ça va être compliqué pour lui. Pourquoi ? Parce qu'en fait, c'est la seule façon qu'on a d'amener les gens au plus près de ce qu'ils vont vivre quand ils seront dans un état de stress intense. C'est-à-dire qu'on est incapable de reproduire le stress tel qu'il va le vivre en situation réelle, mais par des choses plus physiques, on va l'amener à peu près dans le même état. Moi, ce jour-là, en fait, j'ai compris tout ce qu'on m'avait appris pendant douze ans. J'ai compris pourquoi, pendant les stages, on m'a fait ramper dans la boue, on avait un mec qui me gueulait dessus pendant un quart d'heure, qui me mettait dans un état de fatigue — quand on fait les parcours d'évasion, tu es dans un état de fatigue, tu n'arrives même plus à marcher, etc., et d'ailleurs, on te pose des questions, tu te dis : mais pourquoi il me demande ça ? Et en fait, tu arrives à répondre, ou certains n'arrivent pas à répondre. Moi, c'est vrai que j'ai toujours réussi à répondre, donc j'avais ce truc-là. Et ce jour-là, c'est exactement ce qui s'est passé. C'est que finalement, on avait tellement pris, on était tous en état de stress très intense, fatigués, plus le choc, plus les conséquences — parce que je ne me rends pas compte sur le coup, mais je comprendrai plus tard que ça avait quand même de grosses conséquences physiques aussi — mais il fallait prendre des décisions. Et ce qui fait que j'ai pu prendre des décisions, c'est que j'avais vécu tout ça, en fait. Et qu'on a des process, des habitudes qui nous permettent de prendre des bonnes décisions. Et ces choses-là, en fait, moi, c'est ce que j'applique et ce que je pousse à appliquer tout le temps. Et c'est ce que j'explique dans les conférences que je fais, en fait. C'est quand on parle de leadership, quand on parle de prise de décision : il y a des choses, j'allais dire simples, ou du moins des choses à mettre en place dans les entreprises, qui permettent, quand tu es dans une situation pas confortable, de prendre les bonnes décisions. Prendre les décisions quand tout va bien, c'est facile. C'est facile, on est tous capables de le faire, n'importe qui. Par contre, quand tu risques gros — alors gros, oui, dans le militaire, on risque gros. Il y a des moments où, moi, quand je décide de prendre cette route, il faut se remettre dans le contexte : c'est la vie de mes gars que je risque, en fait. C'est-à-dire que si je fais le mauvais choix, on peut ne pas s'en sortir. Ou peut-être qu'un de mes gars peut ne pas s'en sortir. Et c'est ce que des gars... moi, je l'ai vécu ce jour-là, mais c'est ce que certains militaires, chefs d'équipe, en équipe commando, des choses comme ça, vivent — pas dire quotidiennement, mais très régulièrement. Donc psychologiquement, il faut pouvoir s'engager. Donc tu es obligé de t'appuyer sur des choses qui t'aident. Ce qui nous a beaucoup aidés, nous, là, c'est quoi ? C'est ce qu'on appelle le drill, dans l'armée. Le drill, c'est le fait de répéter en temps de paix les gestes basiques que tu sais que tu vas devoir faire, et tu les répètes. Les Japonais disaient qu'il faut répéter un geste 3000 fois pour pouvoir le maîtriser. C'est exactement ça. Tu vas répéter, répéter, répéter. Comme ça, le jour où tu as un souci, ce geste-là, ça va être un réflexe. Là, par exemple, quand je descends du véhicule, le 5-25, je le fais par réflexe. Et tous mes gars le font. Je n'ai pas à m'occuper d'eux. Mon esprit est libéré de ça, parce qu'en levant la tête deux secondes, je sais qu'ils sont en train de faire le job. Donc c'est parfait pour moi, je peux me concentrer sur mon boulot. Ça, c'est le drill. La deuxième chose qu'on apprend, c'est à toujours étudier ce qu'on appelle les cas non conformes. Les cas non conformes, c'est : OK, mais si ça ne se passe pas comme prévu ? Qu'est-ce qui peut se passer ? OK, je dois aller à tel endroit, mais si je tombe en panne ? Je dois prendre le train pour aller... OK, mais si je rate le train, ou si le train a du retard, comment je fais à l'arrivée, etc. Dans des cas très basiques, mais même dans l'entreprise, c'est valable. Là, par exemple, quand ma radio ne marche pas, je sais que j'ai deux solutions en tête de ce que je dois faire. Première solution : je sais que si la radio ne fonctionne pas — on ne pense pas forcément à l'attentat, mais on dit, j'ai un compte rendu radio à faire, ma radio ne fonctionne plus — parce que je sais que mon premier choix, c'est d'aller chercher une autre radio sur un autre véhicule. Ce que je fais. Et si ça, ça ne marche pas, je sais que j'ai une deuxième radio dans la caisse, qui est, elle, satellitaire, et qu'il me faut 30 secondes pour la monter, pour pouvoir passer mes messages en satellitaire. Donc je ne me pose pas de questions, en fait. Mon esprit, il sait ce qu'il doit faire. Bim, je pars directement derrière. Donc, encore une fois, mon esprit est libéré sur le côté prise de décision. La troisième des choses, c'est de prendre l'habitude de s'appuyer sur les faits. Et j'ai toujours : les faits, rien que les faits. C'est marrant, parce qu'en venant tout à l'heure, j'écoutais un podcast, je te disais, avec Carlos Ghosn. Et il disait que ce qui l'avait beaucoup aidé dans sa carrière, c'était d'avoir toujours réussi à prendre ses décisions en se basant que sur des faits. De ne pas laisser l'émotionnel rentrer. Et là, c'est ça. Tu dois prendre tes décisions en fonction des faits. Et à ce moment-là, tu dois penser que ça. Parce que la prise de décision dans les cas critiques, c'est ça. C'est de dire : où j'en suis, et quelle est la situation. La situation, nous, par exemple, dans ce cas-là, c'est de dire : on a été victimes d'un attentat, mes véhicules sont roulants — oui, il a les pneus crevés, mais je sais que mon VAB roule, ça je connais — et ma QRF, elle est à 40 minutes. Donc, qu'est-ce que je fais ? Et là rentre un autre fait qu'on utilise beaucoup dans l'armée, c'est ce qu'on appelle les RETEX, les retours d'expérience, en fait. Donc, retour d'expérience, c'est quoi ? Nous, les RETEX, on savait que depuis trois mois, chaque fois qu'il y avait un attentat, derrière, il y avait une embuscade. Donc, si on restait là, on savait. Donc, ça, c'est le fait. Le fait, tu prends ta décision. Quand je transcris la version entreprise, l'exemple que je prends souvent, c'est de dire : tu arrives le matin, ton entreprise, elle est complètement inondée. Ce que tu dois faire, c'est d'abord gérer ça. Donc, tu dois évacuer l'eau. Ce n'est pas le moment de penser à dire : putain, mais quand est-ce que je pourrai reprendre le boulot ? Qu'est-ce que je vais avoir comme perte de production ? C'est quoi, une perte d'exploitation ? Est-ce que je suis assuré ? Mais c'est exactement ça. Est-ce que je suis assuré ? Et puis des fois tu vas plus loin, tu dis : ça fait longtemps que je me dis qu'il faut que je cure ce fossé, si je l'avais fait, peut-être qu'il n'y aurait pas... Ce n'est pas le moment de faire ça, les gars. Là, on est dans la prise de décision. Et là, nous, c'est pareil. Tu peux vite basculer dans « waouh, je m'en suis sorti, mais j'aurais pu mourir, et qu'est-ce qui se serait passé si j'avais pris une autre route ? » Non, là, tu es dans le fait, le fait, rien que le fait. Et là, tu prends tes décisions en fonction de ça.

Et est-ce que justement ces entraînements vous ont mis un peu en pilote automatique ?

Oui, tu rentres sur... En fait, je pense que moi, je parle souvent de libérer l'esprit. C'est-à-dire qu'en fait, tout ce que tu as ancré en habitude, grâce au drill, à la répétition, etc. Pourquoi on fait du drill ? Ce que je dis souvent en formation, c'est : pourquoi un mec, il répète — pour prendre un cas militaire — rentrer dans une pièce ? Alors, le combat urbain, c'est plus compliqué. Rentrer dans une pièce, c'est compliqué. Pourquoi on va le répéter 3000 fois, 4000 fois, 5000 fois ? Mais parce qu'on sait que ça ne se passera pas comme ça, en fait. On sait que ça ne se passera pas comme ça. On sait qu'il va forcément y avoir quelque chose qui ne va pas bien se passer. Donc si tout ce qui est entrée technique, mes techniques d'armement, mes tenues d'armes, tout ça, si c'est devenu un réflexe, je ne vais pas le réfléchir et je libère ma part de cerveau pour qu'elle prenne les bonnes décisions, pour gérer ce qui n'était pas prévu ou ce qui va se passer différemment.

Vraiment la bonne bande passante.

Exactement. Et du coup, c'est à ça que ça sert, en fait. Et toutes ces habitudes-là deviennent des réflexes. Du coup, ce n'est plus vraiment ton cerveau qui réfléchit, c'est directement... On ne va pas faire un cours de neuro, mais c'est un arc réflexe, du coup, tu n'as plus besoin de le réfléchir. Tu libères les bonnes parties du cerveau, notamment le néocortex, pour qu'il aille chercher — j'ai dit que je n'utiliserais pas de termes, mais il faut quand même aller chercher le néocortex — pour aller synthétiser. Et lui, par contre, prendre les bonnes décisions.

Est-ce que c'est estimé, quand tu as 80 kg d'explosifs comme ça, qui pètent à 20 cm ?

Le véhicule est à 20 cm de toi.

Est-ce que c'est estimé, les chances de survie que tu avais sur cet incident-là ?

Oui, très précisément.

Très précisément.

Zéro.

Ah, OK.

C'est ce qu'on m'a dit pendant... les semaines qui ont suivi : ce n'est pas normal. C'est d'ailleurs très compliqué, parce que je pense — moi, j'analyse maintenant, avec le recul — que ça fait partie des choses, sûrement, qui ont contribué à l'installation chez moi du choc post-traumatique. C'est-à-dire que toutes les semaines qui ont suivi, on venait te dire : mais ce n'est pas normal que tu sois là, ce n'est pas normal que vous en soyez sortis. 80 kilos d'explosifs, c'est faire sauter un immeuble. Et si tu veux, 15 jours après, sur la même route, à peu près au même endroit, il y a un autre attentat : 8 kg, 4 morts. Les Américains. Alors, les 8 kg sont différents, c'est-à-dire qu'ils sont dans le sol, par contre. Donc l'explosion est sous le véhicule, soulève le véhicule et... La grosse différence, c'est qu'eux prennent l'onde de choc. Nous, on prend le souffle, la boule de feu, l'effet de blast — ce qu'on appelle l'effet de blast, etc. — mais on ne prend pas l'onde de choc. En fait, le fait que je mette le coup de volant au moment où il veut me rentrer dedans, c'est que nos deux véhicules ne se sont pas touchés. Et que ces 20 cm d'air font qu'à l'explosion, on ne va pas prendre l'onde de choc de son véhicule sur notre véhicule. Sinon, on était complètement disloqués. On était morts, c'est sûr. Donc c'est ces 20 cm qui, a priori, nous sauvent la vie. C'est une microseconde. Ce fameux réflexe, que je ne vais pas attribuer à l'armée, mais que je vais peut-être attribuer à mon... comment on va dire ça ? Moniteur d'auto-école, peut-être ? Je ne sais pas à qui l'attribuer, mais ce petit réflexe, ce petit coup de volant qui fait que j'évite l'accident, c'est a priori ça. Et oui, en fait, nous, pendant des semaines, on nous a expliqué que ce n'était pas normal, qu'à 80 kg d'explosifs, personne ne pouvait s'en sortir.

Et toi, qu'est-ce qui t'est arrivé ? Parce qu'aussi bien sur les blessures visibles qu'invisibles, qu'est-ce que tu as eu, toi ?

Moi, sur le coup, quand on arrive au camp, en fait, là, tu as tout qui redescend.

Oui, tu sais que tu es en sécurité, tu as ramené tout le monde.

C'est ça. On rentre dans le camp, donc ils referment derrière nous. Rien qu'à la tête des deux soldats américains qui montaient la garde devant, quand ils ont vu le véhicule passer — rien qu'à leur tête, je m'en rappellerai longtemps. Et arrivé dedans, en fait, j'ai arrêté le véhicule, et là, moi, je perds connaissance, en fait. Sûrement tout qui relâche. Je perds quelques secondes. Quand je me réveille, en fait, j'ai le médecin américain qui est là — donc comme c'est une base américaine, c'est un médecin américain — qui est autour de moi, qui est en train de m'ausculter, et qui me dit qu'il va nous amener à l'infirmerie pour un examen un peu plus poussé, etc. Et avec lui, il y a un Américain — alors c'est marrant, pour la petite histoire, c'est un forces spéciales américain avec qui j'avais fait quelques missions avant — et ce gars-là, il me tend un téléphone, il me donne son téléphone satellitaire, il me dit : appelle ta femme. Non, il me le dit en américain, mais il me dit : appelle ta femme. Je lui dis : non, mais c'est bon. « Appelle ta femme. Ce que tu viens de vivre ? Tu appelles ta femme, tu la rassures. » Bon, je me dis... Moi je suis sonné, franchement je suis sonné. Je prends le téléphone, je tape le numéro de ma femme. Elle est militaire aussi, donc elle bosse, je crois — non, même pas, parce qu'on est samedi, donc je dis une bêtise. C'est un samedi matin, donc je ne pense pas l'avoir. En fait, généralement, on a du mal à la joindre en direct, on a toujours l'air décalé. Et là, elle décroche, donc c'est cool. Et là, je lui dis « ouais, c'est moi », parce qu'elle ne connaît pas le numéro, évidemment. Je lui dis : quoi que tu entendes, tu ne t'inquiètes pas, je suis vivant. Et je raccroche.

Le message super rassurant.

Bien sûr, c'est tout l'effet inverse. Qu'est-ce qui se passe ? Moi, dans ma tête, elle va être prévenue de suite. Et ce n'est pas le cas. Il y a eu un gros raté. Personne ne va la prévenir. Elle va passer le week-end comme ça. Elle va l'apprendre le lundi matin, aux couleurs, quand tout le monde est rassemblé. Là, le chef de corps va annoncer qu'on a eu deux blessés ce week-end, etc. Et elle, ça, elle l'a très mal vécu. Elle a eu beaucoup de mal à s'en remettre, ce que je comprends. Moi aussi, d'ailleurs, parce qu'au retour, je suis rentré avec beaucoup de colère, pour aller régler mes comptes. Et du coup, pour revenir sur le truc, le médecin, du coup, m'amène à l'infirmerie.

Et en plus — pardon, je n'ai pas l'habitude de couper — et en plus, elle est militaire.

Elle est militaire, ouais, c'est ça.

Heureusement qu'elle l'apprend le lundi, parce que ça se trouve, elle n'était pas aux couleurs le matin.

Alors, c'est ça. En fait, puis, comme tu dis, en plus, elle est militaire. C'est pour ça que j'en ai longtemps voulu... moi, j'en ai longtemps voulu à l'institution. Je me suis trompé. C'est-à-dire que moi, j'en voulais à l'armée de ne pas avoir su gérer ça et le reste qui est arrivé derrière. Et j'ai vite compris qu'en fait, ce n'est pas du tout l'armée, c'est une question de personnes. Là, ce jour-là, qu'est-ce qui s'est passé ? En fait, c'est que comme il y avait l'autorité qui était blessée avec moi, tout le monde s'est concentré sur l'autorité, tout simplement. C'est-à-dire qu'il y a des représentants par catégorie. Donc moi, j'étais sous-officier, elle aussi. On a un président des sous-officiers, il est censé s'occuper de ses sous-officiers. Ce jour-là, le président des sous-officiers est allé au chevet de l'autorité. Et personne... Et là, c'est le matin, en annonçant, sur le week-end, il y a eu deux blessés. Et ils annonçaient le nom. Où là, tout le monde se tourne vers ma femme, évidemment, pour la regarder. Et ils lui disent : pourquoi tu ne nous l'as pas dit ? En fait, c'était plus tous les gens qui la connaissaient. Ils disaient : mais pourquoi tu ne nous en as pas parlé ? Et elle, elle fait ça. Et elle dit : je n'étais pas au courant. Et là, le chef de corps comprend qu'ils ont oublié de la prévenir. Donc, il la convoque derrière. Et c'est ça. Mais il y a eu plein de trucs. Mais encore une fois, je ne veux pas m'étendre, dans le sens où c'est vraiment une question de personnes, pas d'institution, puisque j'en ai eu, moi, après, plein d'autres preuves plus tard, d'autres militaires qui ont été très présents. Et aujourd'hui encore, je suis très impliqué dans les associations qui aident les blessés. Et je vois tous les jours des gens qui passent leur vie à aider les militaires blessés, etc. Je n'ai plus d'a priori là-dessus, mais c'est vrai que j'en ai longtemps voulu à l'institution.

Et dans ma question d'il y a quelques minutes : qu'est-ce que tu as eu, toi ?

Et moi, derrière, ils me mettent à l'infirmerie. Et là, le médecin m'a expliqué que j'ai vécu ce qu'on appelle l'effet de blast. Donc gros différentiel de pression, qui va peut-être n'avoir aucune conséquence, peut-être en avoir beaucoup. Mais la particularité du blast, c'est qu'on ne le sait pas, et que ça pourra apparaître sur les années à venir. Alors sur le coup, il y a des gens qui vont se mettre à saigner du nez, des oreilles, etc. Ça fait peur, mais c'est plutôt bon signe, ça veut dire qu'on a réussi avec la pression. Moi, je n'ai rien de tout ça. J'ai juste une saturation qui est très basse, en fait. Mais il me dit que c'est normal. Je suis à 93, je rentre comme ça, à 93 %. Si tu veux, de 96 à 100 %, c'est quand tout va bien. Quand tu commences à arriver à 96 %, c'est qu'il y a un souci. Et jusqu'à 93 — ça a changé un peu, j'ai pris ça chez les pompiers — je crois que jusqu'à 93, bon, tu sais qu'il y a un problème, il ne se passe rien ; en dessous de 93, à partir de 93, c'est sous oxygène, on te met sous oxygène pour réoxygéner le corps. En fait, c'est le pourcentage d'oxygène dans le sang. Moi, ce jour-là, je suis à 93, donc il me met sous oxygène un moment, et après, voilà, c'est bon. Sauf que je suis toujours resté à 93. C'est-à-dire qu'aujourd'hui, en fait, tu as des petits appareils qui se mettent sur les doigts : moi, si je le mets, le truc passe son temps à sonner. Je ne peux même pas mettre ça. Mais ça a été conséquent. Quand j'ai eu le Covid, ça a été compliqué pour moi. Moi, je l'ai eu plusieurs fois, et j'ai toujours eu une forme très grave, parce que j'étais déjà en manque d'oxygène. Et j'ai fini sous oxygène deux fois. En fait, j'ai gardé un taux d'oxygène très bas. Ça, je m'en suis aperçu sur des choses. En fait, j'ai perdu une capacité pulmonaire — avec le recul, j'ai eu une grosse perte de capacité pulmonaire, qui explique la baisse de saturation. Et je dis souvent, comme exemple, il y a un test qu'on fait à l'armée, sportif, qui s'appelle le Cooper : tu cours pendant 12 minutes et tu dois faire la plus grande distance possible. Quand je suis parti en Afghanistan, je faisais entre 3200 et 3300 mètres en 12 minutes. Quand je suis rentré d'Afghanistan, je faisais 2600 mètres. Parce qu'en fait, je n'arrivais plus à respirer. Et ça, j'ai mis des années, et j'ai encore... Alors aujourd'hui, je refais beaucoup de sport, je me suis vraiment reconstruit par le sport, mais j'ai gardé aujourd'hui... pour retrouver le niveau que j'ai eu, il n'y a pas que ça, chez moi, c'est qu'il y a eu cette perte. Donc j'ai eu ça. Et en fait, sur le coup, il n'y a rien de trop marqué. Après, je reste sur place, c'est-à-dire que je finis ma mission. Il me reste deux mois et demi de mission et je vais les finir. Et en fait, les conséquences physiques vont apparaître au retour. Elles vont commencer à apparaître et vont se succéder. La première chose que j'ai vécue, c'est que j'ai commencé à faire des crises de colique néphrétique, donc des calculs rénaux, régulièrement. En fait, le choc, le blast, m'a créé un dérèglement hormonal, en fait. Donc j'ai — du coup, la cicatrice que tu vois là, c'est une opération pour m'enlever les glandes parathyroïdes ; en fait, c'est des glandes qui gèrent le calcium — elles étaient déréglées, donc elles donnaient comme signal à mon corps que je manquais de calcium en permanence. Résultat, mon corps stockait le calcium et je me retrouvais à faire des calculs. Pendant deux ans, tous les trois mois, j'ai été évacué par les pompiers avec des coliques néphrétiques, ce qui, pour ceux qui connaissent, n'est pas très agréable. Donc j'ai eu ça. J'ai des vertiges qui sont apparus. Donc, les pertes de capacité pulmonaire, donc difficulté respiratoire, les vertiges bien sûr, mais grosse perte d'audition, en fait. Donc sur certaines fréquences, jusqu'à 70 % de perte. Donc j'ai certaines fréquences que je n'entends plus. Donc si tu as une alarme incendie, par exemple, et qu'elle sonne, tu es prié de me le dire, parce que moi je ne l'entendrai pas. Les sons très aigus, je ne les entends plus. Donc il arrive régulièrement que j'aie des alarmes qui se mettent en marche et que je n'entends pas. Donc j'ai là une chance, c'est que j'ai perdu sur les sons très graves et très aigus, et pas trop sur les fréquences parlées. Donc sur les fréquences parlées, j'ai une perte qui va jusqu'à 40 %. C'est-à-dire qu'en fait, quand on est en tête-à-tête, je n'ai quasiment aucune gêne pour la compréhension, etc. Là où ça va devenir compliqué pour moi, c'est dès qu'il y a plusieurs personnes qui vont me parler. Donc ça, en fait, très régulièrement, je suis obligé de sortir s'il y a trop de monde qui parle, ou si je parle avec quelqu'un et qu'il y a du monde qui parle à côté, je ne vais plus réussir à entendre ce que dit la personne en face.

Ça a été un long processus de reconstruction, que ce soit physique ou mental ?

Oui, il y a eu deux processus. Alors, processus physique, oui, parce que c'est l'acceptation qui est difficile. C'est-à-dire que moi, comme je disais, j'avais toujours été très dans la compétition, etc. Du jour au lendemain, je ne peux quasiment plus faire de sport. Je ne peux plus faire de parachutisme, je ne peux plus faire de moto, je ne peux plus faire de vélo. Sur le vélo, en fait, je suis tombé, j'avais perdu l'équilibre, je suis tombé. En moto, je n'ai plus touché ma moto pendant 10 ans. Enfin, j'ai racheté une moto au bout de 10 ans. Il m'a fallu 10 ans pour réussir à faire une rééducation et à réussir à repartir là-dessus. Donc forcément, ça se porte sur le moral. Et puis surtout, en fait, moi, au retour, j'ai commencé à développer — alors, qu'aujourd'hui j'identifie comme un choc post-traumatique, mais que je ne savais pas sur le coup. C'est-à-dire que, comme je te disais tout à l'heure : le vendredi, tu es en opération, le samedi, tu es dans l'avion, le dimanche, tu es sur le canapé avec tes filles. Sauf que tu n'es pas prêt à ça. Tu n'es pas prêt à reprendre une vie normale. Tu n'es pas prêt à reprendre la vie telle qu'elle était quand tu l'as laissée. Et du coup, j'ai commencé à m'enfermer. Et avec quelque chose qui est très prégnant dans ces moments-là, c'est ce sentiment — je pense qu'on l'a tous — que les personnes qui sont autour ne peuvent pas comprendre. En fait, j'avais deux sentiments. J'avais ce sentiment que je ne pouvais pas me confier aux gens autour de moi. Pourtant, ma femme était militaire, déjà. Donc elle, en fait, elle savait déjà beaucoup de choses, elle avait déjà beaucoup d'infos de par son poste, etc. Donc j'avais cette chance-là. Beaucoup ont caché des choses, moi je ne cachais pas, j'avais cette chance-là. Mais tu ne peux pas leur expliquer, pour une raison simple, c'est que dans ta tête, les seuls qui peuvent comprendre,

c'est ceux qui étaient avec toi.

C'est ceux qui l'ont vécu. Et ça, j'ai gardé ça des années. Je ne pouvais pas. Et du coup, tu as une notion d'enfermement et tu as une notion de culpabilité. Alors, beaucoup appellent ça le syndrome du survivant, mais ce que je sais, moi, c'est qu'aujourd'hui, on te dit : quand tu es passé près de la mort, les gens profitent à fond de la vie, vivent à 200 %, etc. Ce n'est pas aussi simple. C'est loin d'être aussi simple. Alors oui, sûrement, dans un deuxième temps. Mais dans un premier temps, en fait, c'est tout le contraire. C'est-à-dire que tu ne comprends pas ce que tu fais là. D'une part, il y avait deux choses. D'une part, on m'a dit de suite : mais ce n'est pas normal que tu t'en sois sorti. Donc, je me voyais un peu comme une anomalie. Ce n'était pas normal que je sois là. À un point que j'en arrivais à dire : ça aurait été mieux si j'étais resté là-bas. Et ça, je suis arrivé à me le dire, à mes enfants. Une fois, j'ai ma fille qui m'a dit : mais papa, tu es là, c'est super, tu es vivant. Tu imagines, nous, sinon, on serait orphelines, etc. Et j'en suis arrivé à leur dire : mais ça serait peut-être mieux pour vous — avec ce que je leur faisais vivre. Parce que... l'enfermement. Le deuxième sentiment, c'était la culpabilité, parce que j'ai laissé des copains là-bas. Et je ne parle pas de ceux qui sont morts, parce que ceux-là, bien sûr, tu t'en veux. Mais en fait, quand tu rentres, tu as tellement vécu dans ce système que je te décris — du Kosovo, mais qui a été multiplié par mille en Afghanistan. En Afghanistan, il n'y a pas une sortie où tu n'as pas un TIC, où tu n'as pas une embuscade, où tu n'as pas un tir. Il n'y a pas une fois où tu sors... chaque fois que tu sors, tu sais que tu vas avoir quelque chose. Donc tu sais que tu es obligé de confier ta vie à celui qui est avec toi, et qui te confie la sienne. Donc quand tu rentres, tu as ce sentiment de dire : putain, mais j'ai encore des copains qui sont là-bas. Moi, quand je suis rentré, j'avais qu'un objectif, c'était d'y retourner. Pour deux choses. Me venger — ça, maintenant, je le sais, sur le coup je ne savais pas, mais maintenant je le sais. Me venger, parce qu'entre le moment où il y a eu l'attentat et le moment où je suis rentré, je n'en ai pas eu assez pour me venger, pas assez de contacts, etc. Et puis, j'ai laissé des copains là-bas, et moi, je suis tranquille sur mon canapé, serein. Eux, ils sont toujours en danger, et moi, je ne suis pas là-bas pour les protéger. Et ça, psychologiquement, c'est très, très lourd. Donc, je passais des heures à chercher ce qui se passait en Afghanistan. Ma fille m'a trouvé plusieurs fois devant la télé à 3h du matin. « Mais qu'est-ce que tu fais ? » Je ne dormais plus. Je ne dormais plus parce que tu revis les choses, parce que tu y réfléchis en permanence. Plusieurs fois, ma fille me trouvait devant la télé en train de regarder, chercher des renseignements sur l'Afghanistan, etc. Et je me souviens d'une fois qui m'avait vraiment marqué. Moi, j'ai des jumelles, et elles avaient à cette époque-là 5 ans, 5-6 ans, quoi. Et j'en ai une qui descend et qui me dit : « Mais qu'est-ce que tu fais, papa ? » Je lui dis : « Mais t'inquiète, je regarde la télé. » Et elle me dit : « Ouais, papa, mais la télé, elle est éteinte. » Et en fait, je regardais l'écran, mais en fait, moi, dans ma tête, je revivais toutes les images, je revivais ce que j'avais trouvé comme info, ce qui se passait, il y avait de nouveau un attentat ce jour-là, etc. Toutes ces choses-là, en fait, que tu vis et qui te bouffent, et où tu ne peux pas avancer parce que tu n'as pas la personne, ou tu n'as pas les personnes à qui te confier. Et tu n'as pas envie de te confier, en fait, parce qu'on t'inculque très tôt cette culture de l'homme fort, cette culture du militaire, il n'est pas faible, il est fort ; le para encore plus, toi tu es comme ça. Et du coup, en fait, tu as l'impression que de te confier là-dessus, d'avouer ça, c'est un signe de faiblesse. Et puis il y a même un moment où c'était considéré comme ça, même dans l'armée. C'est-à-dire que le mec qui n'allait pas bien, la première chose, c'est qu'on te sort. Et d'ailleurs, moi, mes premiers soins, j'ai commencé à les faire dans le civil, en fait, pour que ça ne se sache pas. La première psy que je suis allé voir, c'était dans le civil. La plus grosse erreur de ma vie.

Elle n'avait pas les armes pour...

Exactement. Moi, quand elle me dit « qu'est-ce qui se passe », je lui dis : ben voilà, j'ai sauté sur 80 kilos d'explosifs, j'ai vécu ça, j'ai perdu 10 copains, j'ai eu ça, on a encore eu des morts à 8 jours de rentrer, machin, etc. Elle me dit : oui, mais je pense surtout que vous avez un problème avec votre mère. Je lui dis : bon, la discussion s'arrête là. Et je te jure que ce n'est pas une caricature et je te jure que ce n'est pas un bobard. C'est la première chose que m'a dit la psy d'à côté de chez moi. Elle m'a dit : oui, mais je pense qu'on va d'abord régler le problème que vous avez avec votre mère.

J'ai deux questions. Comment on s'y prend quand on ne reconnaît plus rien de soi, dans ces moments-là ?

Très très bonne question, ça.

Merci, mais j'en ai une autre. Comme ça, ça te permet de réfléchir à la première. Comment tu tiens ? Qu'est-ce qui te fait tenir à ce moment-là ?

Ça va être dur de répondre d'une manière générale, parce que je pense qu'on est tous...

Non, mais toi, personnellement.

Tous différents, ouais. Comment tu fais pour vivre quand tu ne te reconnais plus ? Tu n'as plus envie de vivre. Moi, je ne me reconnaissais plus. J'avais des excès de colère, j'avais de l'enfermement. Moi qui avais cette... je ne sais pas, j'étais quelqu'un de toujours assez ouvert, qui a toujours été dans le collectif, tu vois, tout ce côté-là. Le jour où j'ai été arrêté, dans l'armée, je suis passé de serrer 200 paires de mains par jour à ne plus voir personne, à être chez moi. Et justement, tu ne te reconnais plus. C'est pour ça que je te remercie de poser cette question, parce que c'est vraiment un aspect, un facteur qui est très peu mis en avant et qu'on ne va pas toujours chercher. C'est-à-dire qu'on va toujours chercher comment tu as fait pour passer au-delà, mais aussi comment tu as fait avec les autres. Mais la première personne avec qui c'est difficile de vivre, c'est toi-même, en fait, à ce moment-là. Parce que, comme je te disais, tu t'en veux. Tu t'en veux d'être là, tu ne comprends pas pourquoi tu es vivant, tu t'en veux de ce que tu fais vivre aux gens autour de toi. Parce qu'il y a un truc dont j'étais très conscient, c'est ce que je faisais vivre autour de moi. Et ça, j'en étais très conscient. Mais impossible de passer au-dessus, quoi. Impossible. Déjà, tu ne dors plus, donc tu es dans un état physique qui est lamentable. Je pense que pendant des années, je n'ai pas dormi plus de deux heures d'affilée. Donc tous les physiologistes diront que c'est...

C'est intenable.

Et puis tu t'en veux, en fait, tu t'en veux de ne pas avoir la force. Parce qu'encore une fois — je dis ça, moi, pour parler de moi — je l'avais vraiment vécu comme de la faiblesse, en fait. J'ai mis très longtemps à comprendre que le choc post-traumatique, c'était d'abord une blessure. Et ça, on a mis longtemps à le faire reconnaître, même par les armées, le terme « blessure ». Pas une maladie : c'est une blessure. Donc c'est la conséquence de quelque chose, c'est une blessure. Au même titre que tu prends une balle, c'est une blessure physique. Le choc post-traumatique est une blessure psychologique, mais c'est une blessure. Aujourd'hui, c'est reconnu comme tel, c'est très important. Donc j'ai mis très longtemps à comprendre que c'était une blessure, et à comprendre que c'est quelque chose qui est mesurable. C'est quelque chose que tu peux, aujourd'hui — et je suis même très surpris que ça ne se fasse pas systématiquement. Au départ, tu te dis que c'est toi qui es faible, et que tu ne comprends pas pourquoi. Et tu comprends avec le temps... et moi, c'est ça qui m'a fait répondre à ta deuxième question, c'est ça qui m'a fait avancer : comprendre qu'il se passe réellement quelque chose dans ton cerveau. C'est-à-dire que quand tu es en état de choc post-traumatique, ce ne sont pas les mêmes zones du cerveau qui s'activent. Tu fais faire la même activité à un mec qui vit un choc post-traumatique et à quelqu'un qui va bien, qui n'a jamais vécu de gros chocs comme on a pu les vivre : pour la même action, ce n'est pas la même zone du cerveau. C'est-à-dire qu'il y a des zones du cerveau, dans le choc post-traumatique, qui sont mortes, qui sont noires, qui ne s'activent plus sur les IRM. Et par contre, on en a d'autres qui sont hyper actives. Et c'est très différent de la personne qui n'a pas vécu ça. Et du coup, il se passe vraiment quelque chose de physique. C'est-à-dire que ce que tu vis, toi, au départ, comme une faiblesse, un jour, tu comprends qu'en fait, c'est quelque chose que tu ne peux pas contrôler, parce que c'est quelque chose qui se passe physiquement dans ton cerveau. Et moi, ce qui m'a aidé — je te dirais qu'il y a deux choses dans la reconstruction — c'est d'abord comprendre. C'est très bête, mais comprendre. Comprendre justement ça, comprendre que c'est une blessure, comprendre ce qui se passe dans ton cerveau, comprendre que c'est normal, comprendre que ce n'est pas une honte. Comprendre les différentes étapes, notamment — pour moi, ça a été une des révélations — ça a été de découvrir la courbe du deuil d'Elisabeth Kübler-Ross, qui est une psychiatre américaine, qui a expliqué qu'on passe tous par les mêmes phases face à certains événements. Alors, je dis souvent : un gros choc ou un petit échec, on vit tous les mêmes étapes.

C'est l'intensité qui peut être différente.

Exactement. Et le temps dans lequel tu vas rester. Mais il faut accepter de passer par toutes ces phases-là. La première des phases, c'est le déni. Et celle-là, elle peut durer longtemps. Moi, elle a duré des années, en disant : mais non, je ne suis pas dans cet état-là. Après, tu as une phase quand tu acceptes ça, où tu as une phase de négociation. Tu te dis : putain, ouais, bon, OK, mais moi, ce n'est pas vraiment ça ; OK, alors c'est ça, mais par contre, je ne veux pas le vivre comme ça. En fait, tu crois que tu as encore du poids là-dessus. Et puis il y a 5 phases comme ça, et bon, je ne vais pas rentrer dans le détail, mais ces 4 premières phases, qui sont assez négatives — donc il y a le déni, il y a la négociation, il y a... voilà — et elles t'amènent à une phase qui est hyper importante, c'est la phase d'acceptation. Et cette phase d'acceptation, en fait, quand tu la vis, tu comprends que les 4 autres phases, elles étaient nécessaires. Et cette phase, elle est géniale, parce que dans cette dernière phase, tu peux aller bien plus loin que là où tu étais.

J'aime bien ton image des poids à décoller. Oui, c'est vrai, tu lâches des poids, quelque part.

Alors moi, pendant mon temps — et j'ai même, pour te dire, dans la conférence, j'ai très peu d'images que je mets, mais il y a deux images que je mets, que j'ai générées par l'intelligence artificielle, en expliquant à l'IA ce que je ressentais quand j'étais en choc post-traumatique, ce que je ressentais quand j'ai commencé à sortir, quand je me reconstruisais, et ce que je ressens aujourd'hui. Et là, l'IA m'a généré trois images. La première image qu'elle m'a générée, c'est un mec qui est sous l'eau, avec des gros cailloux, avec des gros rochers, et il lève la tête pour essayer de sortir, mais il n'y arrive pas. Parce qu'en fait, tout ça, c'est un poids qui te tient au fond. Et à un moment donné, tu comprends qu'en les posant, ces cailloux, tu vas pouvoir remonter. Et la troisième phase, c'est de comprendre que ces cailloux, tu ne dois pas juste les poser, tu dois t'en servir. Et qu'en fait, si tu les poses, tu peux monter dessus. Et là, non seulement tu vas pouvoir sortir la tête de l'eau, mais tu vas pouvoir aller plus haut, parce qu'en fait, ils vont te servir à être au-dessus de l'eau. Et c'est exactement ces images-là, et j'ai trouvé génial quand ça m'a généré ça, parce que c'est exactement ça. Pour moi, dans la vie de tous les jours, on parle beaucoup de résilience. Alors, je t'avouerai qu'aujourd'hui, moi, j'en ai trop entendu parler, et qu'on dise ce terme « résilience » à toutes les sauces. Pour moi, on a vraiment galvaudé le concept même. Je vais prendre un exemple très bête, mais que j'ai lu un jour dans un article et qui m'a fait mourir de rire : c'est-à-dire qu'aujourd'hui, le mec, il va à la boulangerie chercher des chocolatines — parce qu'on dit bien « chocolatines » — il n'y en a plus, il va prendre un croissant, il va rentrer chez lui, il va dire : j'ai été résilient, j'ai accepté de ne pas prendre de chocolatines, j'ai pris un croissant. Aujourd'hui, on en est là, mais vraiment. Moi, je n'entends que de la résilience partout.

Comme la bienveillance.

Mais sans complaisance.

Voilà. Galvaudé aussi.

Exactement. Mais exactement ça. C'est pareil. On pourrait longtemps débattre là-dessus aussi, sur la bienveillance, et tu as entièrement raison. Donc, pour moi, la résilience, en fait, je commence à me dire que c'est un principe qui est complètement galvaudé. Du coup, je suis allé chercher les définitions. Il y a eu une définition, il y en a eu plusieurs — il y en a du père de la résilience et machin — mais moi, je vais te parler d'une qui a été officialisée, puisque c'est une commission de l'État qui a désigné ça. Et cette commission de l'État a dit : la résilience, c'est quoi ? Je ne parle pas de la vraie définition de la résilience, qui est la capacité d'un matériau à reprendre sa forme d'origine après une déformation, etc. Moi, je te parle chez l'humain. Il dit : chez l'humain, la résilience, c'est la capacité de l'humain à retrouver une vie satisfaisante après un choc ou un échec. Moi, quand j'ai lu cette définition, ça m'a fait sortir de mes gonds. Je me suis énervé. J'ai dit : mais comment on peut penser que ça suffit, ça ? Comment on peut penser que retrouver une vie satisfaisante, ça soit suffisant ? Mais bien sûr que non.

Et où est le curseur de la satisfaction ?

En plus, c'est ce que je me suis dit. Mais « satisfaisante », ça veut dire quoi ? Ça veut dire être capable de se lever le matin, de manger, d'avoir une vie, d'avoir un travail. Parce que c'est comme ça que c'est vécu : oui, mais aujourd'hui, j'ai retrouvé un travail.

On revient sur des besoins très primaires, des fois.

Exactement. Mais franchement, je vais être honnête avec toi. Moi, si c'est avoir vécu ce que j'ai vécu, avoir vécu les dix ans de reconstruction — 8 ans de reconstruction — si c'est pour arriver au même niveau qu'en partant, ça ne vaut pas le coup. Franchement, ça ne valait pas le coup de le faire, il valait mieux s'arrêter en cours de route. Et j'y ai pensé. Le nombre de fois où j'ai pensé arrêter, parce que je n'étais plus à ma place, parce que je me disais que je faisais du mal aux autres... Moi, quand je dis que j'y ai pensé, je me suis mis un canon dans la bouche. Donc, quand je dis que je l'ai envisagé, ce n'est pas que je l'ai envisagé un matin : je l'ai envisagé de le faire, en fait. Et je vais aussi répondre à ta question de tout à l'heure. Ce qui m'a empêché de le faire, c'est mes proches. C'est ce que j'appelle dans la conférence la key resource. Moi, j'ai eu la chance d'avoir ma femme, qui a tenu le coup jusqu'à ce que je me reconstruise. Et mes filles, en fait, qui étaient tout pour moi, et que je ne pouvais pas me résoudre à laisser là. Mais tu vois, j'ai plein de monde autour de moi qui ont divorcé pendant cette phase-là. Et chacun a le même discours, c'est de dire : je ne peux même pas en vouloir à mon ex, parce que ce que je lui ai fait vivre, ce n'était pas possible. Moi, elle a tenu.

Elle t'a tenu ?

Elle m'a tenu. Mais clairement, c'est elle qui a tenu le foyer pendant des années, etc., tant que je me reconstruisais. Donc, si tu veux, aussi, c'est vivre ça, faire vivre ça, pour retourner au point de départ : zéro intérêt. Pour moi, la résilience, ça ne suffit absolument pas. On doit aller plus loin. Tout ce qu'on vit, ça doit te servir à devenir plus fort. Ça doit te servir à devenir meilleur. Et là, je ne parle même pas que des grosses choses comme on a pu vivre, moi ou d'autres. Je te parle des échecs. Je te parle de, je ne sais pas, dans l'entreprise, tu crées un produit, il ne marche pas. OK, est-ce que tu dois te satisfaire de dire : OK, il n'a pas marché, OK, j'arrive à le mettre de côté et je repars. Non, tu dois apprendre, en fait. Pourquoi ça n'a pas marché ? Et tout ton échec, là, il doit servir à quoi ? À être meilleur sur le prochain produit que tu vas créer ou que tu vas lancer, ou la prochaine activité que tu vas faire, etc. Tu ne peux pas te satisfaire. Et c'est ça que j'aime dans la courbe d'Elisabeth Kübler-Ross, c'est que c'est une sorte d'escargot, si tu veux. Et quand tu la regardes, tu pars du choc, on voit que tu descends. Donc ça, c'est les phases qui sont compliquées. Avec notamment — il y a une phase qui est toujours très compliquée, c'est celle où il y a le plus de passages à l'acte. C'est le jour où la personne comprend que ce qu'elle a vécu, en fait, elle l'a bien vécu. C'est là. Elle n'a pas le choix. Donc elle commence à l'accepter. Mais cette phase, c'est le début de l'acceptation, celle qui va permettre vraiment le tremplin pour aller plus haut, comme on disait tout à l'heure. Mais c'est la phase où la personne accepte que c'est comme ça, elle l'a vécu, et elle ne sera plus jamais la même. Et ça, c'est vécu d'une façon très négative, et c'est présenté d'une façon très négative dans beaucoup de bouquins. C'est-à-dire qu'on te dit : acceptez que vous ne serez plus le même. Moi, j'ai des psychiatres qui me l'ont dit, j'ai des psychologues qui me l'ont dit. Ils disent : monsieur Bernat, il faut accepter que vous ne soyez plus le même. Oui, je suis entièrement d'accord. Mais la façon dont vous le présentez, c'est négatif. C'est-à-dire que je ne pourrai plus revenir à mon point de départ, il faut que j'accepte. Plutôt que de me dire ça, expliquez-moi que ton point de départ, il est là, tu es descendu là, mais maintenant, moi, je ne te propose pas de revenir là : moi, je te propose de revenir au-dessus. Et là, vous verrez peut-être que les gens réagiront très différemment. Et cette phase-là, elle est compliquée, parce que quand les gens comprennent qu'ils ne peuvent pas changer les choses, qu'ils doivent accepter et qu'ils ne retrouveront plus leur point de départ, c'est le moment où on a le plus de passages à l'acte, où il faut être très vigilant avec les personnes.

Ta vision de la résilience, quelque part, c'est bonifier son expérience, quelle qu'elle soit, pour la mettre au service de quelque chose de plus fort ?

Ma vision de la résilience, c'est que la résilience ne suffit pas. Et tu m'as posé la question tout à l'heure, c'est d'ailleurs une partie du titre de mon livre. Mon bouquin s'appellera J'ai survécu, et alors ?, car la résilience ne suffit pas. La résilience qu'on a définie aujourd'hui, je ne peux pas la redéfinir. Je ne peux pas la redéfinir, c'est écrit, l'État l'a définie. Pour eux, c'est revenir au point de départ. Et encore, peut-être même un peu en dessous, ce n'est pas grave : satisfaisant, ça ira.

Tu peux créer autre chose.

C'est ce que j'ai fait. Et pour moi, en fait, les épreuves, les échecs, tout ce qu'on vit, on ne peut pas se satisfaire justement de la résilience. On doit aller bien au-delà. On doit aller au-dessus et on doit devenir plus fort, on doit devenir meilleur. Moi, aujourd'hui — ça peut paraître pas très humble de dire ça, mais c'est ce que je pense profondément et intimement — je pense qu'aujourd'hui, je suis quelqu'un de meilleur qu'avant l'attentat, concrètement. Je suis aujourd'hui capable d'empathie sur des choses dont je n'étais pas capable à l'époque. Je suis capable d'une certaine compréhension vis-à-vis de plein d'événements dont je n'étais pas capable à l'époque. Je suis aujourd'hui capable de vivre dans mon entreprise des choses d'une manière beaucoup plus sereine. Je vois les choses différemment. Alors oui, j'en reviens un peu — oui, on profite de la vie, mais pas que. On profite de la vie, mais on sait aussi vivre les moments difficiles, et on continue d'en vivre. On ne peut pas rêver. Moi, le négatif ne s'est pas arrêté ce jour-là. Tu imagines bien, on a tous nos événements dans la vie. Je vis actuellement des choses très compliquées au niveau perso. Je sais que je les vivrais très différemment si je n'avais pas cette expérience-là, si je n'avais pas ce vécu-là, c'est certain. Et de ce côté-là... si j'avais le choix, je ne sais même pas si je changerais les choses.

Est-ce qu'aujourd'hui, tu ne vois pas cette situation aussi, ce qui t'est arrivé, dans certains cas, comme une force ? Même si c'est dur de se dire ça, tu vois. Après, c'est une période de reconstruction, comme tu l'as dit, ça t'a desservi à certains moments.

Peut-être que le mot est mal choisi.

Non...

Mais je comprends très bien ce que tu veux dire. Et je me suis souvent posé la question. Je me suis dit : si je devais revivre, est-ce que je changerais les choses ? À un moment donné, je me suis vu dire, dans une discussion : en fait, c'est vachement bien, ce qui m'est arrivé. Quelque part, ce qui m'est arrivé, c'est une force. Et je ne crois pas. Je ne peux pas aller jusque-là, juste parce que — comment je peux dire ça ? — juste parce que rien ne méritait le mal que j'ai fait à mes proches. Et juste pour ça, je ne peux pas voir ça d'une façon positive. Maintenant, si je regarde les conséquences, si je me regarde, si je regarde ce que j'ai fait aujourd'hui, oui, c'est une force, dans le sens où je me suis reconstruit plus fort, où j'ai fait des choses que je ne serais pas allé chercher, où, à des moments, j'avais des hésitations et aujourd'hui je fais. Oui, juste que je n'arrive pas à le voir d'une façon que positive, parce que forcément, j'ai fait du mal. C'est une force aussi pour mes enfants. C'est-à-dire qu'aujourd'hui, moi, je suis hyper fier de ce qu'elles font aujourd'hui. Je suis hyper fier de ce que fait ma femme aujourd'hui. Et je sais que ça fait partie... c'est ces épreuves aussi qui les ont construites. Mais j'aurais préféré qu'elles se construisent sans ce que je leur ai imposé, ça c'est sûr. Ça, ça restera toujours, par contre. Elles n'avaient pas choisi. Moi, j'avais choisi mon métier, je connaissais les risques. Elles avaient 5 ans. Arriver le lendemain matin à l'école et que les autres enfants te disent : il paraît que ton père est mort ce week-end en Afghanistan. Aucun gamin ne mérite de vivre ça. De passer la journée à pleurer sans que personne comprenne pourquoi, et que les institutrices se posent la question.

Tu parles de construction. Tu as réussi aussi à te reconstruire, à être un nouveau Laurent, je ne sais pas si on peut l'appeler comme ça, mais à faire plein de choses. Donc aujourd'hui, tu es chef d'entreprise depuis plusieurs années. Dans la transmission, c'est le lien — on l'a dit en début d'interview — c'est le lien entre chacune de tes activités. Quel sens tu trouves à cela ?

Quand j'ai commencé à aller mieux, quand j'ai commencé... j'ai eu des déclics, en fait, il y a des choses qui m'ont aidé. La reconstruction, ça a été long. J'ai eu des événements qui m'ont dit : hop là, maintenant, ça suffit. Donc là, j'ai décidé de me reconstruire — ça, c'est le premier pas aussi, dans la reconstruction : j'ai décidé de le faire, j'ai décidé. Et après, j'ai fonctionné objectif par objectif. Je me suis imposé tous les jours un objectif positif. Des petits trucs, et puis au fur et à mesure, ils ont grossi. Quand je dis des petits trucs, c'est que le premier objectif, c'était vis-à-vis de mes filles : c'était de me lever en même temps qu'elles pour prendre un petit déjeuner avec elles, tu vois, c'est basique. Après, ça a été de les amener à l'école. Et puis, j'ai fini par refaire des maisons, parce que je voyais ce que je faisais. Et puis est arrivé le moment où j'ai continué à évoluer et à dire : maintenant, j'ai envie de créer mon entreprise. La première chose, ça a été de dire : on va la créer ensemble avec ma femme, parce que c'était important pour nous. Qu'est-ce qu'on va faire ? On a envisagé plein de trucs. Et puis j'ai fini par me dire : mais en fait, dans l'armée, j'étais moniteur de sport, j'étais toujours dans la formation. Et là, je me suis dit : mais en fait, transmettre, c'est vraiment ce qui me plaît. Et transmettre dans le sens : c'est de permettre aux gens d'aller plus vite que moi, de ne pas mettre le même temps. On passe tous par les mêmes phases, je te l'ai dit tout à l'heure. Mais à un moment donné, moi, j'ai des phases où, avec le recul, je me dis : cette phase, je suis resté 4 ans. Peut-être que si j'avais eu les bonnes infos et tout ça, je serais peut-être resté 4 mois. Donc aujourd'hui, c'est ça. J'ai commencé par la formation, les domaines que je connaissais, que j'aimais, etc. Le côté risque physique, parce que... après, j'ai eu beaucoup de problèmes physiques qui ont fait que je réapprenais à faire les choses à l'économie, pour mon corps. Je ne pouvais plus tenir debout longtemps, j'avais perdu l'équilibre, j'avais tout ça. En fait, il a fallu que tout ça, je réapprenne à le faire. Donc, je transmets aujourd'hui comment s'économiser. Le secourisme, c'était très important, et aujourd'hui, ça reste encore mon cheval de bataille, de former tout le monde en secourisme, etc. Donc, j'ai monté cet organisme, qui a 10 ans. Et en fait, au fur et à mesure, moi, j'ai fini de me reconstruire aussi. Et puis, au travers de tout ça, j'ai commencé un jour à faire un autre podcast assez connu.

Tu veux dire... il n'y a pas de sujet, je trouve.

Non, mais en fait, c'est vrai que j'ai eu un autre déclic quand j'ai fait Legend. Quand j'ai fait Legend, pourquoi ? Parce qu'en fait, je les refusais au départ. Parce que quand ils m'ont contacté, je les refusais. Et puis, quand j'ai accepté, en fait, c'était compliqué pour moi de mettre ma vie privée dans le public. Très compliqué. Peut-être peur du jugement, on va dire ce qui est. Mais surtout, c'est difficile parce que tu perds le contrôle. Et moi, c'est compliqué de perdre le contrôle.

Puis on t'a appris à garder le contrôle.

Exactement, tu as tout compris. Quand tu as passé 20 ans militaire à apprendre à garder le contrôle, c'est compliqué. Et en fait, les retours que j'ai eus après ce podcast ont tellement été riches, en fait, d'échanges — des gens qui m'ont appelé, qui m'ont envoyé des messages, qui ont réussi à trouver mon numéro, pour me dire : vous m'avez aidé, en fait, j'ai compris, merci, j'ai compris ce que je vivais, etc. Je me suis dit : tu ne peux pas rester là-dessus, en fait. Il faut que ce que tu as appris, toi, en le disant, tu puisses en fait aider les gens à aller plus vite. Et c'est là que du coup — ça faisait maintenant quelques années que j'avais ma boîte, elle était structurée, elle pouvait se passer un peu de moi, etc., et puis elle a été menée de main de maître par ma femme, donc pas de souci, j'avais entièrement confiance — et du coup, j'ai dit : maintenant, je vais commencer les conférences. Parce qu'en fait, on m'a demandé plusieurs fois. J'ai commencé à le faire. Et en fait, j'ai pris un plaisir immense dans les conférences. Alors quand on parle de transmettre, ce n'est pas sur le côté descendant, parce que ça, ça ne me plaît pas, je vais dire ce qui est.

Tu n'es pas là pour donner...

Ouais, c'est ça. Je ne suis pas là pour donner des leçons. Je ne suis surtout pas là pour ça. Et c'est pour ça que je disais tout à l'heure : je ne peux pas parler pour tout le monde. Moi, je ne suis pas là pour dire aux gens comment il faut faire. Par contre, ce que je peux dire, c'est comment j'ai fait, moi, et ce que j'en ai appris. Et les quelques outils... j'ai même fini par créer une méthode, si on peut appeler ça comme ça, pour dire : voilà, un petit moyen mnémotechnique. Et cette petite méthode, un peu ce qu'on a évoqué ensemble — je parle juste du côté acceptation, de passer par toutes ces phases-là, d'avoir sa key resource, de fonctionner par objectifs, etc. — toutes ces choses-là, en fait, je me les applique tous les jours. Je me dis, en fait : tu n'as pas de honte à le transmettre, au contraire, puisque toi, c'est ce que tu fais tous les jours et c'est grâce à ça qu'aujourd'hui tu en es où tu en es. Et du coup, j'en suis arrivé aux conférences comme ça, après le podcast, à arriver sur les conférences et à dire : en fait, je vais continuer à transmettre, parce que ça va me permettre de toucher encore plus de monde. Tu fais une conférence, que tu aies 50 personnes en face — je crois que la dernière que j'ai faite, il y avait 70 personnes, une entreprise de 70 personnes ; j'en ai eu une où il y avait entre 5 et 600 personnes, par exemple — eh bien, il n'y a pas une fois, je dis bien il n'y a pas une fois, où à la fin, il n'y a pas quelqu'un qui est venu me voir pour me dire : j'ai réalisé, j'ai réalisé ça. Ou des fois, ce n'est pas sur le coup, tu reçois un message après, sur LinkedIn, etc. Il n'y a pas une fois. Et à chaque fois, je me dis : mais même sur les 500 personnes, s'il n'y en a qu'une, en fait, tu as gagné.

C'est ce que j'ai l'habitude de dire sur le podcast.

Voilà.

Quelle que soit l'ambition qu'on veut mettre ou quoi que ce soit derrière, c'est l'intention de bien faire. Et même si cet épisode ne touche qu'une personne, tout le travail qui a été fait, c'est gagné. C'est juste apporter notre pierre là-dessus. Et la suite, du coup, c'est quand tu parlais du bouquin tout à l'heure ?

C'est ça, en fait. C'est que je me dis : voilà, le bouquin, c'est... bête, ce que je vais dire, mais j'allais dire, je ne le fais pas pour le vendre. Du moins, ce n'est pas pour le côté financier.

Il va être content, ton éditeur.

Oui. Non, mais je veux dire, je ne vise pas... je ne peux pas dire que je vise... S'il y en a qui écrivent un bouquin en disant : voilà, je vise de vendre 4000 exemplaires, 100 000 exemplaires, etc. Moi, je ne vise pas les 100 000 exemplaires. Pourquoi je veux qu'il se vende ? Pourquoi je veux qu'il se vende beaucoup ? C'est parce que plus il va se vendre, plus il va toucher des gens. Parce qu'il y a celui qui achète, mais il le recommande, il le fait lire, il le passe. Et je me dis : en fait, c'est une force incroyable, en fait, le bouquin. Et aller aux conférences — tu vas à une conférence, les gens achètent ton bouquin derrière, ils achètent ton bouquin, ils vont le montrer à leurs collègues. Et je me dis : en fait, c'est surtout un moyen de toucher un maximum de monde.

C'est un cercle vertueux, continuer à transformer.

Complètement, mais complètement. Moi, tout est fait comme ça aujourd'hui.

Et est-ce qu'aujourd'hui, parler de ton histoire, c'est encore douloureux, ou c'est devenu une force apaisée, quelque part ? Ou tu as trouvé un équilibre ?

Quand je suis allé à Legend, je me suis dit : je peux y aller parce que je suis guéri. C'est-à-dire qu'au moment où ils me contactent — enfin, au moment où je vais tourner — s'ils me l'avaient demandé un an avant, je n'aurais pas été capable. Parce qu'émotionnellement, c'est trop compliqué. Et d'ailleurs, je crois qu'il y a eu un moment dans le podcast où ça remonte trop, parce qu'on attaque le sujet de mes filles. Et j'avoue que ce sujet-là reste toujours plus compliqué. Mais en fait, en faisant ça, je me suis aperçu que ça m'avait encore aidé à avancer. Et du coup, j'avance toujours. Chaque fois, je crois que je suis arrivé, mais j'avance toujours. Mais aujourd'hui, c'est vrai qu'évoquer l'accident, l'attentat, évoquer le choc post-traumatique, évoquer la reconstruction, etc., c'est des choses que je n'aurais pas pu faire il y a 3-4 ans de ça. Je n'aurais pas pu l'évoquer. Du moins, pas dans le calme, pas sans émotion, ou du moins sans émotion qui se voit, comme là. Mais je pense qu'il y a encore du boulot sur certains sujets.

On n'a jamais fini d'apprendre.

Tant mieux. Si on ne progressait plus, il n'y aurait plus d'intérêt à faire les choses. Moi, je reste persuadé que chaque chose qu'on fait nous amène à quelque chose.

Et c'est intéressant. Si tu pouvais parler à Laurent de 2008, la veille de cet attentat, quand vous décidez de ne pas partir parce que la nuit arrive, qu'est-ce que tu lui dirais ?

Je ne sais pas ce que je lui dirais, parce que j'ai un côté de moi qui pense que — j'allais dire — que tout est écrit. Ce n'est pas religieux quand je dis ça.

Non, il y a quelque chose au-dessus de...

Ouais, je...

Pardon, je ne veux pas prendre tes mots.

Non, non, c'est ça. Non, non, tu as raison. Ce que je veux dire, c'est que je vais le remettre à mon niveau. Pendant des années, je me suis dit : mais pourquoi moi ? On va dire, c'est : pourquoi il m'est arrivé ça ? Pourquoi je suis vivant ? Mais « pourquoi » dans le sens : ça ne devrait pas être le cas. Je me suis dit ça : pourquoi je suis vivant, ce n'est pas normal, etc. Après, j'ai commencé à me reconstruire et j'ai accepté que ça soit comme ça. C'est : OK, je suis vivant, c'est bien. Et du coup, là, je suis passé à la phase où maintenant, je vais le mettre à profit. Et en fait, j'ai continué d'évoluer, quand on parle d'évolution permanente. Et en fait, ça, c'est assez récent. J'ai eu des échanges avec des personnes que certains appelleraient perchées. J'ai eu des échanges avec des gens très terre à terre, mais qui m'ont très surpris sur ce plan-là. Et si tu veux, je pense qu'aujourd'hui, la phase suivante, c'est d'avoir compris que ce n'est pas arrivé pour rien. Et qu'au départ, je me disais : je n'aurais pas voulu que ça m'arrive. Après, je suis arrivé sur : maintenant, j'accepte, ça m'est arrivé. Après, il y a la phase : maintenant, qu'est-ce que j'en fais ? La reconstruction et la transmission qu'on évoquait. Et je pense qu'aujourd'hui, je suis encore plus loin. C'est-à-dire qu'aujourd'hui, je pense que c'est ma mission de transmettre, en fait. Et je pense que tout ça n'est pas arrivé pour rien — après, chacun voit ce qu'il veut, certains croient dans des dieux, d'autres en l'univers, d'autres en tout ce que tu veux — si on m'a laissé là, ce n'est pas un cadeau, c'est parce que j'ai quelque chose à faire. Et ce quelque chose à faire, j'ai compris aujourd'hui que c'est transmettre. Aujourd'hui, ma mission, c'est ça. C'est tout faire pour transmettre. Donc ça passe par ma boîte, ça passe par les conférences, ça passe par le bouquin. Ça passe... aujourd'hui, je suis très investi dans les associations de blessés, notamment, je suis à la fois porte-drapeau et très investi dans les Gueules Cassées, qui est l'association — le vrai nom, c'est l'Union des blessés de la face et de la tête — qui est la première association en France, officielle. L'UBFT, ça a été créé après la Première Guerre mondiale, en fait, pour les gens qui avaient des blessures à la tête, au visage, qui du coup étaient déformés et que la société laissait de côté. Et le colonel qui a créé ça — enfin, ils étaient trois, mais il y en a un qui est considéré comme le père de l'UBFT — est allé déclencher la solidarité nationale pour dire : en fait, arrêtez de les mettre de côté, aidez-les. C'est comme ça qu'a été créée la Loterie Nationale, et qu'il y a aujourd'hui le Loto. C'est les créateurs du Loto. L'État a récupéré après, mais à l'origine, c'est eux qui ont créé cette fameuse Loterie Nationale. Et en fait, on ne se basait que sur les blessés physiques. Et il y a quelques années, ils ont dit : mais en fait, les blessés de la face et de la tête, c'est aussi ce qui se passe dans la tête. Et du coup, on a commencé à prendre en charge et à considérer comme possibles adhérents de l'UBFT les gens qui étaient en choc post-traumatique. Et aujourd'hui, tu ne peux pas imaginer tout ce qui est fait. Parce qu'on aide financièrement, bien sûr, mais il y a beaucoup de recherche. Il y a carrément une section qui a été créée aux Invalides pour un hôpital de jour, pour que les gens puissent avoir accès à des médecins, etc. Et du coup, aujourd'hui, la façon de transmettre aussi, c'est d'aider mes frères d'armes ou mes anciens frères d'armes sur la reconstruction, pour leur dire — en plus, on a un peu plus de poids parce qu'on l'a vécu — c'est de dire : moi aussi je l'ai vécu, et voilà, je ne vais pas te dire comment il faut faire, mais je peux te dire ce que j'ai fait, moi, et donner quelques éléments, etc. Et en fait, tout est toujours dans ce truc-là aujourd'hui. C'est vrai que je considère que c'est un peu ma mission.

On arrive bientôt vers la fin de cet épisode, Laurent. Qu'est-ce que tu aimerais que l'on retienne de toi, de ton parcours ?

Waouh ! Si c'est dans la version souvenir, on va dire, si je devais mourir demain, je voudrais juste — surtout pour mes proches, je dirais — qu'on se souvienne de moi tout simplement comme quelqu'un de bien. Parce que je ne suis pas parfait, j'ai fait des conneries à tous les niveaux, je n'ai pas toujours, sûrement, fait ce qu'il fallait. Mais aujourd'hui, je pense que tout ce que je fais, je le fais, j'allais dire, pour servir. Et quand on parlait de fil conducteur, ça fait partie des choses aussi. Je pense que je suis aussi là pour servir. Et juste qu'on se rappelle de moi d'une façon positive, comme quelqu'un de bien, ça me suffira.

Le nom de ce podcast, c'est Inspirez. Qu'est-ce qui t'inspire, toi, encore aujourd'hui ?

Les gens, je crois. Le plus, c'est les gens. Alors, c'est vrai qu'aujourd'hui, entre les conférences que je peux faire ou auxquelles j'assiste, etc., j'ai la chance de croiser, de rencontrer des gens très différents, d'horizons très différents, avec des parcours très différents, et tellement de gens inspirants. On en parlait avant le début du tournage, mais tu en as reçu ici. Je kiffe ma vie pour ça. Donc j'apprends. Pour moi, quand je dis qu'il faut être au-delà de la résilience et devenir meilleur, c'est en apprenant. Donc j'apprends souvent. Et ce partage de parcours inspirants, moi, c'est les gens. C'est les gens qui m'inspirent, les gens que j'ai la chance de croiser régulièrement, de connaître. Et puis... je pense que dans les gens inspirants, il ne faut peut-être pas oublier ceux dont on ne parle pas assez souvent : c'est notre jeunesse, en fait. Je pense qu'on a beaucoup à apprendre à nos jeunes, mais on a beaucoup à apprendre de nos jeunes. Et moi, je suis par moments en admiration de certains jeunes qui font les choses bien plus tôt que nous. Même mes filles, quand je vois les ambitions qu'elles ont, ce qu'elles peuvent faire, tu vois, je me dis : mais moi, à cet âge-là, je ne pensais pas à ça, en fait. Et quand je regarde un peu mon parcours de vie aujourd'hui, je me dis : déjà, je ne pensais pas à ça et j'ai fait beaucoup de choses. Alors je me dis : mais en fait, inspirons-nous des jeunes et poussons-les, aidons-les à réaliser beaucoup de choses, je pense, qui peuvent nous inspirer beaucoup de choses.

Ta dernière rencontre inspirante, puisque tu parles des gens ?

Ah ! La dernière, dernière...

Je dis la dernière parce que... des fois, je vais poser la question de la plus marquante, mais c'est toujours difficile.

Oui, c'est toujours compliqué de choisir une personne. Tu m'as fait la version facile. J'en ai vu beaucoup. J'aimerais réfléchir pour ne pas te dire de bêtise. C'est un nom qui m'est venu de suite, mais c'était parce qu'on en a parlé un petit peu tout à l'heure. Non, mais je vais revenir sur elle. En fait, c'est Virginie Delalande, que tu as déjà reçue ici, que j'ai croisée de par nos métiers et que je trouve humainement formidable, déjà dans son parcours et dans ce qu'elle a fait jusqu'à maintenant. Et là, elle vient de lancer — du coup, elle ne l'avait pas encore lancé quand tu l'as reçue — mais elle vient d'écrire un nouveau bouquin qui s'appelle Kiffe ton handicap. Et donc, elle parle du handicap invisible, notamment, beaucoup. Forcément, ça me touche, parce que le choc post-traumatique, en fait, en fait partie. Et 80 % des handicaps sont invisibles. Tu as d'autres personnes, comme l'ancienne skieuse — je ne me rappelle plus son prénom, mais c'est madame Hernandez ou Fernandez...

Cécile Hernandez.

Cécile Hernandez, pardon, c'est ça. Cécile Hernandez, pareil, qui se bat beaucoup pour ça. Malheureusement pour elle, en plus, elle a subi certaines agressions sur les réseaux, etc. Et c'est bien dommage, parce que c'est quelqu'un qui se bat pour une belle cause. Et en fait, aujourd'hui, Virginie va plus loin : il n'y a pas que le bouquin, c'est-à-dire qu'en fait, elle est en train de créer un vrai mouvement, et qui va, je pense, avoir beaucoup de poids. Et ça, c'est top. Donc moi... elle n'a pas de limite, cette dame-là. Elle est en plus très bien entourée, et je pense que c'est une personne qui m'inspire beaucoup, parce qu'elle est arrivée depuis un moment à s'enlever les barrières qu'on peut tous se mettre. On dit que nos pensées limitantes, c'est nos principales barrières. Je pense qu'elle a réussi à les faire sauter. Du coup, elle a plein de projets. Le dernier, du coup, Kiffe ton handicap, que j'ai vu naître un peu avant qu'il sorte, là. Je me dis : voilà, ça a bougé les lignes. Et je trouve ça hyper inspirant.

Oui, vous pourrez retrouver cet épisode. C'est en saison 2, je crois, au mois d'avril-mai, ça a été diffusé. Effectivement, vous pourrez reprendre un shoot inspirationnel à travers elle. J'ai deux dernières questions, on va clôturer là. Quel est le meilleur conseil que l'on t'ait donné dans la vie ? Celui qui pique et qui, avec le recul, tu t'es dit : celui-là, heureusement que je l'ai eu.

C'en est un récent, peut-être. C'est juste quelqu'un que j'ai croisé, pareil, et qui m'a dit : mais arrête de te poser des questions, écoute-toi. Et je pense que si on s'écoutait un petit peu plus, on avancerait plus vite.

Et quelle question tu aimerais que l'on te pose et qu'on ne t'a jamais posée ? Et je te mets à l'aise, je n'attends pas forcément la réponse derrière.

Non, je vais l'avoir. Alors, je vais un peu... je vais faire mon politicien, je vais passer un peu à côté. Une fois que j'ai commencé à vraiment parler de ce qui m'est arrivé, etc., on m'a très, très souvent posé la question, à moi, de comment j'allais maintenant, comment j'avais vécu les choses, etc. Mais aujourd'hui, comment je vais, etc. On a souvent oublié de me demander comment allaient les personnes qui étaient autour de moi. Donc, notamment : comment allait ma femme, comment allaient les aidants. Je pense que très souvent, chez les gens qui ont des parcours particuliers comme moi, on a trop souvent tendance à oublier les aidants, et je pense qu'il y a un gros travail à faire là-dessus, dans tous les domaines, de beaucoup plus s'intéresser aux aidants. Et donc la question qu'on ne m'a jamais posée, ni en interview, ni dans les conférences, etc., c'est de me dire : et ta femme, comment elle va ?

Merci.

Un plaisir.

Merci à toi. Merci à toi pour ton authenticité, pour avoir accepté de nous partager tout ça. On peut te retrouver sur les réseaux. On a aussi le livre, qui est de sortie imminente. On ne sait pas, là, s'il est sorti ou s'il n'est pas sorti.

On va dire 2026.

Entre la date de tournage et la date de diffusion du podcast.

Mais oui, 2026.

On mettra le lien et puis on en parlera à ce moment-là. Merci Laurent, à toi. Est-ce qu'on a abordé tous les sujets ? Je clôture toujours comme ça. Ou est-ce qu'il y a une question ?

En tout cas, c'était un plaisir. J'ai répondu à tes questions avec plaisir, et pour moi, c'était top. Je te l'ai dit avant de commencer : pour moi, il n'y a aucun tabou, il n'y a aucun sujet interdit. Et du coup, j'espère juste qu'encore une fois, on aura réussi à aider un petit peu. Au moins une personne, comme on l'a dit.

C'est notre point commun parmi tant d'autres. Merci à toi, Laurent. Merci à vous d'avoir écouté ou regardé cet épisode, que vous pouvez retrouver sur YouTube, sur LinkedIn, sur Instagram, en vidéo. Vous avez également la version audio sur Spotify, Apple, Deezer et Amazon. Et on se dit à très bientôt pour un prochain épisode d'Inspirez. Salut !